Histoire Elle fut, dit-on, la première femme à se déclarer « féministe » en 1882. Née en 1848, douze jours avant la première élection au suffrage universel masculin, rappelle son biographe
Arnaud-Dominique Houte, elle mourut en mars 1914. Un mois plus tard, une consultation sur le droit de vote des femmes recueillait 500 000 avis favorables. La route était encore longue, mais elle avait largement contribué à la défricher, avec une créativité et un sens de la formule qui n'ont pas fini de nous fasciner. Publié le : 27/03/2026 - 14:34 7 min Temps de lecture
Hubertine Auclert en 1910. © Agence Rol, domaine public, via Wikicommons La première biographie d'
Hubertine Auclert, écrite par
Steven C. Hause,
Hubertine Auclert: The French Suffragette, a été publiée aux États-Unis en 1987. Elle n’a jamais été traduite en français. Il faut attendre la fin des années 2000 pour voir quelques-uns de ses nombreux articles rassemblés en volume, avant qu’en 2021 ne soit publié son journal, un travail de longue haleine pour rassembler les copies partielles d’un original disparu. La biographie d'
Arnaud-Dominique Houte, qui paraît en mars 2026, s’inscrit donc dans le récent parcours de réévaluation d’une figure pionnière du féminisme français.
Hubertine Auclert est née dans un village de l’
Allier. Son père, un propriétaire terrien, cultivé et républicain, est maire de sa commune après la révolution de février 1848, puis opposant au régime de
Napoléon III. C’est aussi le mari violent d'une femme tout aussi engagée et instruite, qui prend fait et cause pour les filles-mères, les mères célibataires dirait-on aujourd’hui. Hubertine peut étudier, mais au couvent, l’enseignement secondaire laïque des jeunes filles étant inexistant avant la loi Camille Sée de 1880. À lire aussiLa curieuse et instructive histoire du mot «féminisme» Elle rêve un temps de devenir religieuse, mais se heurte rapidement à des réalités médiocres qui font d’elle une anticléricale convaincue. Après la mort du père, son frère aîné, autoritaire lui aussi, s’efforce de la ramener dans ce carcan qu’elle refuse désormais de toute son âme. Très marquée par la guerre franco-prussienne, elle débarque dans le
Paris rendu à la république de 1873. Elle s’y lie avec des figures montantes du féminisme,
Marion Deraisme et
Léon Richer, et devient bibliothécaire bénévole d’une association pour le droit des femmes. Portrait par
Charles Gallot d'
Hubertine Auclert tenant une banderole concernant le suffrage des femmes, conservé à la Bibliothèque Marguerite Durand ©
Charles Gallot, Domaine public, via Wikimedia Commons Un certain sens du happening avant l'heure Elle lit beaucoup, notamment les textes de socialistes utopiques, et voue un véritable culte à Victor Hugo qui, sans être à proprement parler féministe, a défendu le droit de vote des femmes dans une lettre à
Léon Richer en 1872. C’est la mission qu’elle se choisit, avec un sens du sacrifice qui rappelle ses premiers élans mystiques. À cette période, cette revendication est jugée trop radicale et donc contre-productive. C'est la position, par exemple, de George Sand, qu’elle critique vigoureusement. Pour
Hubertine Auclert, il est intolérable que la femme soit « une dégradée civique-née ». Elle commence à écrire en 1876 et se forge une identité politique. En 1881, elle fait la Une de l’hebdomadaire Les contemporains, comme avant elle Louise Michel. Cette dernière, du reste, est une abstentionniste convaincue et n’a guère d'attention pour cette jeune femme qui l’admire. Dans ce monde d’hommes, en effet,
Hubertine Auclert se cherche des sœurs, des aînées, des aïeules. L’une d’elles est Olympe de Gouge. Admiratrice de la Révolution, elle voit dans sa mort le symbole de ses limites. C'est un fait aujourd'hui reconnu : durant cette période, les droits des femmes ont plutôt reculé. À lire aussiJoséphine Pencalet, héroïne d’un jour Cette vision critique attire l’attention du polémiste antisémite Édouard Drumont, qui lui ouvre éphémèrement les colonnes de La Libre Parole. Mais les sympathies politiques d’
Hubertine Auclert vont plutôt au socialisme. Elle prononce d’ailleurs un discours au congrès de Marseille en 1879. Là encore, ses revendications ne sont guère écoutées. Qu’à cela ne tienne, elle fonde en 1881 son propre journal, La Citoyenne, dont elle écrit la majorité des contenus sous différents pseudonymes, et avec une intarissable inventivité militante. En 1880, arguant du fait que « tout Français » s’entend au masculin pour le droit de vote mais inclut les Françaises pour l’impôt, elle décide de ne plus s'y soumettre et tient à le faire savoir. Elle ira jusqu’à la saisie de ses biens. Elle se bat aussi pour la féminisation des noms de métier.
Hubertine Auclert, portrait charge par Alfred Le Petit pour le n°15 (1881). © Domaine public, via Wikimedia Commons Une pionnière de l'intersectionnalité On la retrouve aux abords des mariages invitant les jeunes femmes à refuser de prêter serment sur l’article 231 indiquant que la femme doit obéissance à son mari. Ce n’est pas pour autant une partisane de l’amour libre. Sa relation avec Antonin Lévrier est longtemps platonique. C'est un bon camarade, qui l’a accompagnée, ainsi que
Léon Richer, dans la création de son journal, dont elle quitte la direction en 1887. L’année suivante, elle suit en Algérie celui qui est finalement devenu son mari et vient d’y être nommé juge de paix. Elle s’y passionne pour la condition des femmes arabes et y consacre un livre (extrait en fin d'article). Dans une saisissante anticipation de ce qu’on appellerait aujourd’hui une analyse intersectionnelle, elle les voit comme les victimes d’un double patriarcat, celui d’une société arabe conservatrice et celui de la colonisation. Elle réclame l’ouverture d’écoles pour les jeunes filles algériennes, il n’en existe aucune. Prise évidemment dans les ambiguïtés du temps, elle demande que leur soit appliquée la loi française, afin qu’elles puissent échapper aux mariages précoces et à la polygamie. À lire aussiFrance: il y a 80 ans, les femmes obtenaient le droit de vote après plus d’un siècle de combat Antonin Lévrier meurt en 1892. Elle rentre à
Paris et prend un appartement en face de l’entrée du Père-Lachaise, où repose la dépouille de son mari. Elle reprend ses activités journalistiques et militantes et elle est pour beaucoup dans le vote de « la loi des chaises » en 1900, obligeant les patrons à mettre à disposition autant de chaises qu’il y a d’employées. En 1908, elle renverse une urne lors d’une élection, un geste qui ressemble aux actions menées par les suffragettes en Angleterre. Cette année-là, elle publie son dernier livre, Le droit de vote des femmes. Elle y voit la possibilité d’« ouvrir pour les humains une ère de bonheur ». Cela n’aura pas suffi, on le sait, mais c’était assurément un bon début. ► À lire aussi :
Arnaud-Dominique Houte,
Hubertine Auclert, une féministe en république, Éditions Calype, 2026.
Hubertine Auclert, Le vote des femmes, Champs-Flammarion, 2024.
Hubertine Auclert, Journal d'une suffragiste, Gallimard Folio Histoire, 2021. Article écrit dans le cadre du partenariat avec l'APHG, Association des professeurs d'histoire et de géographie.
Hubertine Auclert: défenseuse du droit de vote pour les femmes et les colonisés « Si les Algériens [les Français d’Algérie, NDLR], qui ne sont pas pour le rapprochement des races, ne vont jamais se promener le samedi de peur d’être pris pour des juifs, ils n’entendent point non plus frayer avec les Arabes ; aussi protestent-ils contre la présence des indigènes dans les compartiments de chemin de fer réservés aux voyageurs. Les Arabes ne sont, paraît-il, ni des humains, ni des voyageurs et l’on demande gravement que les compagnies de chemins de fer aient pour les indigènes comme elles ont pour les bestiaux, des wagons spéciaux. Attendu qu’il est répugnant de s’asseoir auprès de dépouillés mal vêtus. Aux stations, Algériens et étrangers usent de violence pour empêcher les Arabes de monter dans leurs compartiments et quand les commissaires de surveillance des gares se montrent humains, prêtent main forte aux malheureux indigènes, ils sont dénoncés. Chacun se fait un jeu de torturer les Arabes, de les injurier et de les frapper, sous l’œil bienveillant de l’autorité ; quand ce n’est pas l’autorité elle-même qui les brutalise [...] […] Il est bien temps de mettre la proie arabe en état de se défendre, en l’armant du bulletin. » Extrait de « Wagons pour Arabes », in
Hubertine Auclert, Les Femmes arabes en Algérie, Société d'éditions littéraires, 1900. Recevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail