Histoire En 1929, un journaliste de L'
Action Française, organe du nationalisme intégral, monarchiste et antisémite, piège avec succès une quinzaine de députés de gauche. Derrière la supercherie qui circule dans la
France entière, très au-delà des cercles de l'extrême droite, se cache un tout autre projet, nous explique l'historien
Christophe Granger, celui d'un « mensonge qui s’affirme comme mensonge », afin de « ruiner l’attachement à la vérité comme principe politique ». Publié le : 23/03/2026 - 09:31 6 min Temps de lecture Les camelots du roi devant le siège de l'
Action Française, en juin 1927, alors que
Léon Daudet s'est barricadé dans ces locaux pour échapper à la justice. Les cannes sont leurs armes favorites pour les agressions de rue. © Agence Rol, Public domain, via Wikimedia Commons En 1929, un nombre indéterminé de députés de gauche, ayant en commun d’avoir voté la loi contre le financement des congrégations, reçoivent un courrier écrit dans un français approximatif. Envoyé de
Paris le 18 mars, il émane du « comité de défense poldèves (sic !) », un peuple réduit en esclavage par des propriétaires terriens. Il demande à la «
France de la Révolution » un « appui moral », mais aucun soutien matériel, est-il bien précisé, pour un dossier qu’il souhaite présenter à « la troisième sous-commission de la commission des droits des minorités de la
Société des Nations ». Quatre députés répondent. Ils sont cités dans une seconde lettre envoyée le 4 avril à ceux qui n’ont pas encore réagi. La situation s’est détériorée, est-il alors écrit en substance, « des filles (...) ont vu la violation ». Syntaxe et vocabulaire sont encore plus hasardeux, comme si le texte avait été produit dans l'urgence, mais les faits rapportés sont d’une extrême violence. Onze autres députés répondent, l'un d'eux, incrédule, demande un complément d’information. La missive est postée à la nouvelle adresse indiquée, rue de Rome à
Paris, qui est celle de l’
Action Française. Une minorité inventée Les informations ne tardent pas à être envoyées en retour, incluant de nombreux noms propres construits sur des anagrammes ou des jeux de mots sans finesse. Sans plus attendre, jugeant sans doute que le piège s’est suffisamment refermé, le véritable auteur des lettres, le journaliste
Alain Mellet, révèle la supercherie à la presse, avec le nom des députés piégés : la Poldévie n’a jamais existé. Elle n’est, expliquera-t-il un peu plus tard, qu’une sorte de mot-valise mêlant
Pologne,
Slovénie et Moldavie. À droite, on rit de la médiocrité supposée de ceux qui ont répondu, parmi lesquels se trouve même, se plaît-on à répéter, un « professeur d’université ». Telle est la preuve que le régime parlementaire peut transformer n'importe qui en imbécile, commentent-ils en substance. Au centre, on vole au secours des institutions. On explique aussi, parfois, surtout au centre gauche, que tous ces députés ont justement écouté leur cœur et leurs convictions, loin d’imaginer que c'était précisément cela qu'on cherchait à tourner en ridicule. Plus à gauche, on se tait. À écouter aussiLes dessous de l'infox, la chronique L’événement, bien sûr, peut sembler anecdotique. Il n’en défraie pas moins la chronique, et la Poldévie réapparaît comme pays imaginaire dans les décennies qui suivent chez nombre d’écrivains, de Marcel Aymé à Jacques Roubaud, en passant par Raymond Queneau ou Boris Vian. On la retrouve aussi dans Tintin et Le Lotus bleu du dessinateur Hergé. Il reste que ce « canular » n’a rien d’innocent, bien loin de l’humour potache de l’argot de l’École normale supérieure, qui a créé ce mot au XIXe siècle. Une visée politique Ce n’est pas la première fois que les parlementaires font l’objet d’un faux courrier destiné à les tourner en ridicule. En 1913, Paul Birault avait déjà invité une centaine de députés et sénateurs, ainsi qu'un ministre, tous du Parti radical, à se rendre à Poil, village de la Nièvre, pour l'inauguration d'un monument à Hégésippe Simon, « qui sauvera de l’oubli la mémoire du précurseur » (de quoi, nous ne le saurons jamais). L’une des réponses dépassa toutes les espérances : « J’accepte avec d’autant plus de plaisir que j’ai bien connu Hégésippe Simon, ce grand Français paré de toutes les vertus républicaines. » Si
Alain Mellet fait plusieurs références à ce précédent célèbre, son ambition est tout autre. L’homme est un militant d’extrême droite aguerri, connu pour avoir perturbé le procès du camelot du roi qui avait giflé le président du Conseil Aristide Briand en 1910, lors de l’inauguration d’un monument à Jules Ferry. Cet épisode lui a valu six mois de prison. Quant à son parcours de journaliste à L'
Action Française, il l’a fait naviguer de la littérature aux mondanités, en passant par la politique internationale. À lire aussiLa liberté d'expression: un droit fondamental aux contours bien définis En bon disciple de Charles Maurras, il méprise la
Société des Nations, ancêtre de l’ONU, tout comme le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes qui a révélé au grand jour, après l'armistice de 1918, le destin douloureux de nombre de minorités. Ce canular, expliqué dans le livre que vient de lui consacrer l’historien
Christophe Granger, est en quelque sorte « l’aboutissement naturel de toute sa trajectoire ». Les valeurs auxquelles il s’attaque, poursuit-il, sont « le social, l’humanitaire et la solidarité internationale (on parlerait aujourd’hui de wokisme) ». Procès en appel des camelots du roi (Excelsior, 14 mai 1911). Mellet est indiqué par le no 9. © Central-Photos, Public domain, via Wikimedia Commons Fallait-il sauver les Poldèves ? À une exception près, les parlementaires qui lui répondent n'apparaissent pas comme des figures de premier plan. Ce sont, explique
Christophe Granger en retraçant leurs parcours, des hommes « probes », « compétents » et « modestes ». Par ailleurs, confesse-t-il, « je sais que les Poldèves n’existent pas, et pourtant j’ai beau le savoir, je n’en suis pas moins convaincu qu’il faut vouloir les sauver, que les députés piégés ont eu raison de l’être, et qu’ils peuvent être fiers de l’avoir été. » Ainsi, ce qui se donne à voir dans cet obscur épisode, où un journaliste crut drôle d’inventer d’autres malheurs au monde avec assez de connaissances pour les rendre crédibles, « c’est le rire carnassier de la révolution anti-démocratique ». Pour
Alain Mellet, au fond, les vrais peuples opprimés n’avaient pas plus de réalité. À lire aussi6 février 1934: une émeute d’extrême droite fait trembler la République à
Paris En mai 1939, le futur ministre de Vichy, Michel Déat, ne dira pas autre chose. Il s’agira alors de reculer, une fois de plus, devant la dernière agression nazie qui précéda la Deuxième Guerre mondiale : « Flanquer la guerre à l’Europe à cause de Dantzig, c’est y aller un peu fort, et les paysans français n’ont aucune envie de mourir pour les Poldèves. » « Dans le monde réellement inversé, écrira dans l'après-guerre Guy Debord, le vrai est un moment du faux. » ► À lire :
Christophe Granger, Ceci est un canular, Les Poldèves, l'extrême droite et la politique du faux, La Découverte, 2026. Ouvrage paru en 2026 © La Découverte Recevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail