Histoire Peu après le coup d'Etat du 24 mars 1976, des bâtiments de l'Ecole navale argentine à
Buenos Aires sont transformés en centre de détention clandestin. Il le restera jusqu'à la chute de la dictature en 1983. Par sa durée et par le nombre des personnes qui y furent incarcérées et assassinées, cette prison représente un paroxysme dans la répression menée par les militaires du « Processus de réorganisation nationale ». C'est aujourd'hui le lieu d'une mémoire menacée. Publié le : 24/03/2026 - 12:33 6 min Temps de lecture Musée-site de mémoire de l'
ESMA,
Buenos Aires, Argentine. © Roberto Fiadone, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons Donnons pour commencer deux chiffres, qui disent à la fois l’ampleur et la cruauté de ce qui s’est produit dans ces lieux en un peu plus de huit ans : sur les 5000 internés de l’
ESMA, seuls 300 en sont ressortis vivants. Précisons un contexte, celui de la dictature d’une junte militaire qui demeure, à un demi-siècle de distance, « une plaie ouverte et douloureuse en Argentine ». Elle fit 15 000 fusillés et 30 000 disparus et provoqua l’exil d’1,5 million d’habitants, pour un pays qui en comptait alors 32 millions. Élargissons enfin notre regard sur ce qui touchait aussi, dans les mêmes années, tous les pays frontaliers de l'Argentine, le Chili, l’
Uruguay, le
Paraguay, la Bolivie et le Brésil. « Le contexte international de la guerre froide et l’émergence de doctrines contre-insurrectionnelles venues de
France et des États-Unis, particulièrement dans les forces armées, stimulèrent une lecture des conflits locaux axée sur un "ennemi intérieur" à combattre. » écrivent en effet Marina Franco et Claudia Feld, coordinatrice d'un ouvrage sur l'
ESMA sorti en 2026 chez Anamosa. Jusqu'en 1980, ces doctrines donnèrent lieu à des actions concertées, qui inclurent l'Équateur et le Pérou, sous le nom d'opération Condor. La mécanique des enlèvements Cet « ennemi intérieur », c’est précisément celui qu’on enferme à l’
ESMA, dans le cadre d'une « lutte contre la subversion » qui prend les allures d'un « terrorisme d’État ». L’espace de détention de l’
ESMA est immédiatement opérationnel en mars 1976. Il s’installe dans le casino des officiers de l’Ecole de marine qui poursuit pour le reste ses activités. Cette année-là, 600 lieux du même type sont créés à travers le pays. La plupart des détenus sont très jeunes. Certains y arrivent blessés, sinon agonisants et ne bénéficient d'aucun soin. Au sous-sol, se tient « l’avenue du bonheur » où les détenus sont torturés. Après les aveux, ils sont généralement gardés en vie de quelques jours à quelques semaines. Au début, les détenus sont exécutés par balle puis incinérés. Dès mai 1976, cependant, des corps sont retrouvés au bord du fleuve, à la suite des premiers « vols de la mort », une méthode héritée de la guerre d’Algérie, enseignée aux cadres des dictatures d'Amérique latine à l'Ecole des Amériques. À écouter aussiL’
ESMA, centre des crimes contre l’humanité de la dictature argentine Opérés d’abord par hélicoptères depuis l’
ESMA, ces « transferts » se font ensuite par avion, d'où les détenus sont jetés sédatés, mais vivants, dans l’océan Atlantique. Le « groupe de travail », nom donné aux dirigeants de l’
ESMA, décide de garder les femmes enceintes jusqu’à leur accouchement. Les naissances ont lieu au sous-sol, dans un lieu appelé la « petite Sardà » en référence à une maternité de
Buenos Aires. Les enfants sont alors volés à leurs mères pour être confiés à des familles proches de la dictature. Cinquante ans plus tard, certains n’ont toujours pas retrouvé leur identité biologique. Vue aérienne du complexe de l'École de mécanique de la Marine, encore en construction vers juin 1928. Quartier de Núñez,
Buenos Aires, Argentine. © "Revista de Arquitectura" nº93. Septembre 1928.
Buenos Aires, Argentine, domaine public, via Wikicommons Un lieu d'une mémoire changée en enjeu idéologique ? Une petite partie des prisonniers se voit confier des tâches intellectuelles ou manuelles, dans le cadre du « processus de récupération ». La conversion idéologique espérée n’est souvent qu’une stratégie de survie. Elle s’accompagne, pour les femmes, d’abus sexuels et psychologiques permanents. Certaines accompagnent des membres du « groupe de travail » dans leurs missions au « Centre pilote », un dispositif de propagande pour la dictature, installé dans l'ambassade argentine à Paris qui sert aussi à des opérations d'intelligence extérieure. L'
ESMA met fin à ses activités répressives avec la fin de la dictature, en décembre 1983. Les premiers procès contre les cadres de la junte militaire au pouvoir ont eu lieu en 1985. De manière exemplaire, l'Argentine a ainsi commencé très tôt à faire les comptes avec l'un des moments les plus sombres de son histoire. En 1998, le bâtiment est protégé à titre de preuve judicaire. Seuls des travaux visant à préserver le bâti y sont dès lors autorisés. Ceux opérés en 2014-2015 pour la création d'un musée et d'un lieu de mémoire se déroulent dans une logique semblable de préservation, mais avec une visée patrimoniale. L'Espace pour la mémoire et pour la promotion et la défense des droits humains (anciennement
ESMA) est de ce fait inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco en 2023. À lire aussiArgentine: les politiques de mémoire remises en cause sous la présidence de Javier Milei En ce 24 mars 2026, où l'on commémore les 50 ans du coup d'État militaire, les cartels de l'exposition devraient être entièrement refaits sur consigne des autorités argentines, dont beaucoup s'inquiètent de la dérive illibérale sous la présidence de Javier Milei. « Il ne s'agit pas de nier la dictature, mais de justifier la répression », ont récemment expliqué Marina Franco et Claudia Feld dans l'émission Géopolitique de RFI. Cette analyse rejoint celle du site argentin Pagina 12 , qui a mené une enquête approfondie sur le sujet : « L'approche semble viser à établir que les forces armées ont réagi à la violence perpétrée par des organisations de gauche. Rien ne permet non plus de penser que le processus qui a débuté le 24 mars 1976 puisse être considéré comme le dernier maillon d'une longue chaîne d'interventions militaires dans la vie politique argentine, amorcée en 1930. On ne trouve encore aucune mention de la coordination répressive entre les dictatures du Cône Sud, connue sous le nom d'opération Condor. » Marina Franco et Claudia Feld à la librairie Jonas, à Paris, dans le XIIIe arrondissement, en mars 2026 © Olivier Favier RFI À lire : Marina Franco et Claudia Feld (dirigé par), Crimes contre l'humanité à l'
ESMA, Anatomie d'un centre de détention clandestin en Argentine (1976-1983), Anamosa, 2026. Recevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail