BFM-EconomiePublié aujourd'hui à 14h28 Lire dans l'appLa diplomatie allemande travaille à une cartographie des vulnérabilités américaines. Sur plusieurs segments, l'Union Européenne peut se permettre d'imposer une considérable pression économique à
Washington.S'il fallait un nouveau signe que l'hostilité commerciale était l'un des leviers utilisés sans vergogne par l'administation américaine à l'encontre de l'Union Européenne, après la vraie-fausse prise du Groenland par
Washington, les menaces sur l'approvisionnement en gaz en ont été un. L'ambassadeur américain auprès de l'Union européenne,
Andrew Puzder, a ainsi expliqué au Financial Times que si l'UE ne contribuait pas à sécuriser le détroit d'Ormuz, les Etats-Unis pourraient vendre leur gaz naturel liquéfié (GNL) à "d'autres acteurs", et que pour les Européens, "les conditions ne seront pas aussi favorables".De quoi réveiller des velléités de riposte au sein de l'Union, alors que nous restons très largement dépendants du GNL américain (58% des importations) pour nous séparer définitivement de la Russie et de son gaz. Selon Bloomberg, des officiels allemands ont ainsi commencé à plancher sur une "carte des vulnérabilités" stratégiques des Etats-Unis, afin de savoir où appuyer en cas de nouveau désaccord.Officiellement, les diplomates allemands demeurent prudents, soulignant qu'aucune décision n'est prise pour activer ces plans, et que l'objectif restait de maintenir le contact avec la Maison blanche. Mais un porte-parole du ministère de l'Economie allemand souligne néanmoins que le commerce est "de plus en plus utilisé pour promouvoir l'intérêt des nations."Profiter du marché uniqueIl ressort de ces travaux que l'avantage comparatif principal de l'Union Européenne pourrait être lié au marché unique, constitué de quelque 450 millions de consommateurs au fort pouvoir d'achat. En particulier, ce marché unifié est d'une importance cruciale pour les géants de la tech - de
Google en passant par
Meta et
Amazon.Le Digital Services Act, et le Digital Markets Act, ont posé une pierre dans la régulation de ces acteurs, qui ont pour la plupart fait allégeance à l'administration Trump et à son effort de guerre, y compris pour ceux qui, comme
Anthropic dans l'IA, avaient exprimé, en façade, un rejet de la politique étrangère américaine.Mais renforcer les contrôles, ou restreindre l'accès à certaines activités, pourrait amputer un peu plus encore la mainmise de ces groupes, et fortement affecter l'économie américaine.Dans l'IA, des interdépendances complexesAutre domaine technologique, l'intelligence artificielle, qui bénéfice d'un essor considérable sur le volet des infrastructures aux Etats-Unis. Mais pour mener le développement de leurs capacités de cloud, les GAFAM aussi bien que des acteurs spécialisés américains comme Equinix, Digital Realty, ou OpenAI, ont besoin du soutien de fournisseurs européens.Le document stratégique allemand précise ainsi que Siemens produit des solutions incontournables dans le domaine. Dans des prises de parole récentes, son patron, Roland Busch, avait justement alerté sur le risque de "découplage" technologique entre les Etats-Unis et l'Europe, alors que la Commission européenne prépare un paquet législatif autour de la souveraineté de la tech, prévu pour mai.Les Etats-Unis sont à risque sur d'autres stades de la chaîne de valeur: au niveau de la production de semi-conducteurs, notamment, des entreprises européennes sont absolument essentielles. C'est le cas du spécialiste de la lithographie ASML, aux Pays-Bas, et de ses fournisseurs, Zeiss et Trumpf, en Allemagne, qui produisent ses machines.
Washington avait ironiquement déjà souligné ce point, en appelant à de multiples reprises ces sociétés à ne plus vendre en Chine, afin d'asphyxier Pékin dans la course à l'IA.Les médicaments, un autre sujet sensibleAutre variable d'ajustement dans de futures négociations: l'industrie pharmaceutique. Si Donald Trump a fait pression sur les industriels européens et obtenu, par exemple, 20 milliards d'investissements de la part de Sanofi, reste que la dépendance à l'égard de l'Europe est forte.La chambre de commerce américaine à Bruxelles estime ainsi que les Etats-Unis sont à 100% dépendantes de fournisseurs européens pour 300 produits - et à 90% dans 700 cas. Les entreprises européennes fournissent la moitié des principes actifs, et 90% de l'insuline consommée aux Etats-Unis par les personnes atteintes de diabète.Parmi les autres secteurs où l'Europe performe, figurent les bateaux commerciaux (42% des importations américaines) ; les produits chimiques organiques (49,9%) ; les huiles et cosmétiques (54,3%) ; les oeufs, le miel et les produits laitiers (49,6%). En tête du classement, figurent les oeuvres d'art (61,9%).A l'inverse, deux options stratégiques sont pour le moment exclues des réflexions allemandes. Pas question de s'en prendre aux bases militaires américaines, répandues en Europe. Elles permettent le passage d'avions ravitailleurs américains, notamment, mais permettent la défense du continent.Pas question non plus, pour le moment, de s'en prendre aux actifs américains: l'Europe détient 10.400 milliards de dollars d'actions américaines, soit environ 15%, ainsi que 3.400 milliards de bons du Trésor (un tiers environ). Mais la menace de vendre ces actifs pourrait induire de forte instabilités financières, pour les acteurs européens eux-mêmes.