Éclairage Le 4 juillet prochain, les États-Unis célébreront en grande pompe les 250 ans de leur déclaration d’indépendance. Et comme dans d'autres domaines, le président américain met tout en œuvre pour imprégner ces festivités de l’idéologie conservatrice et traditionnaliste chère à son électorat, en y ajoutant une touche de mégalomanie. Publié le : 28/03/2026 - 07:17Modifié le : 28/03/2026 - 14:24 8 min Temps de lecture Le président américain
Donald Trump brandit une maquette du projet d'«Arche de l'Indépendance» alors qu'il s'exprime lors d'un dîner à la
Maison Blanche, à
Washington, le 15 octobre 2025. AFP - ANDREW CABALLERO-REYNOLDS L’heure est à la fête sur la « terre des hommes libres », alors que les s’apprêtent à célébrer, dans quelques mois, les 250 ans de la déclaration de leur indépendance. Un événement qui, manifestement, inspire beaucoup
Donald Trump. Le 4 juillet 2020 déjà, lors de son premier mandat, le locataire de la
Maison Blanche se présentait en défenseur de la mémoire des Pères fondateurs aux pieds du Mont Rushmore. Mais cette année, et alors que l'événement approche, le 47e président des États-Unis se veut bien plus proactif. Quitte à prendre certaines libertés avec l'Histoire... et la décence. À lire aussiDonald Trump, année 1: deals, dollars et désir d’éternité Patriotisme débridé
Freedom 250. C’est le nom choisi pour l’organisme dont
Donald Trump a annoncé, le 18 décembre 2025, la création sur le compte X de la
Maison Blanche. Miroir du roman national états-unien que le président s’efforce d’entretenir, le site de
Freedom 250 expose les quatre piliers du « triomphe de l’esprit américain ». Il présente l’histoire héroïque d’un pays innovant, aux paysages magnifiques et profondément chrétien. La beauté et l’innovation servent en réalité de prétexte pour renvoyer les internautes vers le site de la
Fondation des parcs nationaux et vers AI.gov, une page à la gloire de la politique numérique... de
Donald Trump. Dans la plus pure représentation du serment d'allégeance – « une nation unie sous l'autorité de Dieu » – le site promeut une autre page web : « America Prays ». À coup d’images générées par intelligence artificielle, celle-ci enjoint aux citoyens de prier, chaque semaine, pour leur pays. Mais la pièce maîtresse de
Freedom 250 reste son musée virtuel. À lire aussiÉtats-Unis: lors de son second discours sur l’état de l’Union,
Donald Trump vante «l’âge d’or de l’Amérique» Ici, les internautes sont invités à s’abreuver de vidéos des Pères fondateurs publiées par la chaîne YouTube de la
Maison Blanche. Chaque scénette voit s’animer - grâce à l’IA toujours - les portraits des grandes figures de l’indépendance américaine qui content au spectateur leur histoire, plus ou moins édulcorée. Tous sont présentés, sans nuances, comme des héros. Les avatars de Thomas Jefferson, Benjamin Franklin ou encore John Hancock, pour ne citer qu’eux, oublient par exemple de mentionner qu’ils possédaient des esclaves. À cette instrumentalisation de l’histoire s’ajoutent des ressources pédagogiques à destination des enseignants incitant au patriotisme. Le monument de
Washington est illuminé par une projection de l’initiative «
Freedom 250 » du président des États-Unis
Donald Trump lors du spectacle du réveillon du Nouvel An sur le National Mall à
Washington, D.C., le 31 décembre. AFP - BRENDAN SMIALOWSKI Arc de triomphe et jeux « patriotiques » Plus largement, le programme de festivités de
Freedom 250 prévoit la mise en place de drapeaux, d’illuminations sur les monuments historiques ou d’activités communautaires sur le thème de la colonisation des États-Unis.
Donald Trump a également prévu divers événements de grande envergure, dont certains à sa propre gloire comme la construction d’un arc de triomphe. Mais il a aussi promis aux Américains une course automobile à
Washington, un combat d’arts martiaux mixtes sur la pelouse de la
Maison Blanche et des « jeux patriotiques » opposant les meilleurs sportifs lycéens du pays. «
Donald Trump veut flatter une Amérique de droite, virile, blanche », souligne Gabriel Solans, doctorant en civilisation à l'université Paris Cité. Étaler ces événements tout au long de l’année est un moyen pour le président américain de galvaniser sa base à l’approche des midterms, les élections de mi-mandat du mois de novembre, remarque le chercheur. « Il y a une sorte d'urgence dans le camp Trump pour que tout passe le mieux possible d'ici l'automne. » Une organisation non partisane ? Ce faisant, le milliardaire new-yorkais semble s’affranchir, du moins en partie, de l’organisation prévue depuis dix ans pour commémorer les 250 ans du pays. En 2016, America 250 avait été fondée comme une initiative transpartisane chargée de planifier les festivités. Montée en à peine quelques mois,
Freedom 250 « marche » sur ses platebandes. Un doublonnage dont s’inquiètent certains membres du Sénat. Le 11 février 2026, sept sénateurs démocrates ont interpellé la cheffe de cabinet de
Donald Trump, Susie Wiles, dans une lettre pour lui demander de clarifier « la gouvernance et le rôle de
Freedom 250 » qui « semble fonctionner en parallèle, et dans certains cas en chevauchement, avec America 250 ».
Freedom 250 a beau se présenter comme une « organisation nationale et non partisane », elle compte dans sa direction et dans ses soutiens un grand nombre d’adhérents à la cause MAGA. Le jour de la création de
Freedom 250, le businessman Keith Krach, placé à la tête de la structure, se réjouissait sur son compte X : « Je suis reconnaissant au président Trump de m'avoir donné l'opportunité de mettre en œuvre sa vision pour
Freedom 250. » Un pronom possessif essentiel, il s’agirait bien de la vision voulue par le 47e président. Keith Krach n’est d’ailleurs pas un nouveau venu dans la sphère Trump. Pendant le premier mandat de l'acuel président, il avait été nommé sous-secrétaire d'État à la Croissance économique, à l'Énergie et à l'Environnement. L’alignement de
Freedom 250 avec l’idéologie trumpienne se retrouve également dans les partenaires de ses différentes branches. Le projet s’appuie notamment sur le Hillsdale College, une université conservatrice adhérente au Project 2025 – un programme de gouvernement mis en place par le très conservateur think tank « Heritage Foundation » pour préparer le retour de Trump au pouvoir en 2024. À lire aussiÉtats-Unis: «Project 2025», le programme de gouvernement radical pour instaurer un «État Trump» Mais il compte aussi dans ses soutiens la « Civics Education Coalition », elle-même partenaire de Turning Point USA, l’organisation de l’influenceur MAGA Charlie Kirk (tué en septembre dernier), ou encore « Mom’s For Liberty », figure de proue du mouvement massif de censure de livres jugés trop woke par les conservateurs. La branche religieuse de
Freedom 250 n’est pas en reste. « America Prays » rassemble, elle aussi, des acteurs conservateurs privés, comme le Salem Media Group, mais aussi des voix pro-Trump comme le militant d’ultra-droite Jack Posobiec ou l’écrivain Eric Metaxas, auteur de bandes dessinées pour enfants faisant l’éloge du président. Autant de sponsors et de partenaires propres à
Freedom 250 et absents de l’organisation America 250. Avec Trump, tout se monnaie Mais les sénateurs ne s’inquiètent pas seulement de l’opacité administrative de la structure présidentielle. Leur lettre appelle aussi à préciser la nature des financements reçus par l’organisme. Vitrine du rêve américain manufacturé par Trump,
Freedom 250 s’attache avant tout à lever des fonds pour les commémorations. Les élus se disent « particulièrement préoccupés par la sollicitation de formules de parrainage diffusées auprès de donateurs potentiels de
Freedom 250, promettant à ceux qui versent 1 million de dollars ou plus un accès préférentiel au président ». Un document officiel, publié par le New York Times, révèle effectivement les différents avantages proposés aux sponsors en fonction du montant des sommes versées à l’organisation. À partir d’un million de dollars, il est possible de recevoir une « invitation à une réception privée, organisée par le président Donald J. Trump ». Les plus gros portefeuilles pourront même s’acheter un temps de parole le jour même des célébrations du 4 juillet à
Washington pour 2,5 millions de dollars. Les sénateurs et certains médias américains soulèvent les risques de potentiels conflits d’intérêts, tant
Donald Trump a déjà usé de sa stature présidentielle pour son propre bénéfice. Des soupçons renforcés par l’absence de communication autour de la liste des donateurs. Interrogé sur la question par RFI,
Freedom 250 n’a pas donné suite. Une manière opaque pour les membres du camp présidentiel de gérer les célébrations « à leur manière au-delà et au-dessus des règles fédérales », estime Gabriel Solans. « Toute l'administration Trump flirte avec le conflit d'intérêts. Il y a un côté très césariste chez Trump, qui s'entoure d'une élite, d'une sorte de garde rapprochée. » Et pour cause, cette situation rappelle le secret entretenu autour des donateurs du projet d’extension de la
Maison Blanche entrepris par
Donald Trump pour y installer une salle de bal. De la même manière, au mois de mai, le président américain avait aussi offert aux 220 plus gros détenteurs de sa memecoin $TRUMP un dîner avec lui. Une opportunité que certains grands investisseurs des cryptomonnaies n’avaient pas manqué de saisir pour parler affaires avec le président, dopant au passage la valeur de son jeton virtuel. La Fabrique du mondeLe «Conseil de paix» du président américain ou la géopolitique du Trumpisme Recevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail