La Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) a condamné mardi la Russie pour la détention de l'historien du goulag
Iouri Dmitriev, mais sans formellement accuser Moscou d'avoir engagé contre lui des poursuites pour des motifs politiques. Publié le : 31/03/2026 - 12:22 3 min Temps de lecture Devant la Tribunal de Moscou, au lendemain de l'annonce par la Cour suprême russe de la dissolution de l'ONG
Memorial. Mercredi 29 décembre 2021. © AFP - ALEXANDER NEMENOV Dans leur arrêt, les juges de Strasbourg ont estimé que la détention provisoire de l'historien russe, accusé de violences sexuelles envers sa fille adoptive, avait été trop longue et qu'il n'avait pas bénéficié d'un procès équitable.
Iouri Dmitriev, né en 1956, avait été condamné en juillet 2020 à trois ans et demi de prison au terme d'une affaire soupçonnée de viser son travail de mémoire, ses recherches ne cadrant pas avec le discours officiel de réhabilitation de l'URSS.L'historien a passé près de 30 ans à dresser la liste de 40 000 noms de personnes déportées ou exécutées sous Staline en Carélie, une région russe frontalière de la Finlande. Chef de la branche locale de l'ONG Mémorial, lauréate du prix Nobel de la paix après avoir été dissoute, il avait été arrêté une première fois en 2016, accusé d'avoir réalisé des images « pornographiques » de sa fille. Lui se défendait en affirmant que ces clichés permettaient de suivre la santé fragile de la fillette.Il avait ensuite été acquitté en avril 2018, un fait extrêmement rare dans le système judiciaire russe. Mais la Cour suprême de Carélie avait cassé cette décision deux mois plus tard et ordonné un nouveau procès à huis clos, cette fois pour « violences sexuelles ».Poursuivi pour une partie des accusations pour lesquelles il venait d’être innocenté,
Iouri Dmitriev a été condamné à quinze ans, l’une des plus lourdes peine parmi les prisonniers politiques russes (ils seraient entre 3 000 et plus de 4 600, selon les défenseurs des droits humains). Le verdict de 2021 est intervenu vingt-quatre heures avant que la Cour suprême de Moscou prononce la liquidation de Mémorial, l’ONG russe pour laquelle l'historien travaillait.Détenu dans un bagne de Mordovie à 500 kilomètres de Moscou depuis 2022, l'historien de 70 ans fait partie des plus vieux détenus politiques russes et ses proches s'inquiètent pour sa santé fragile. Il lui reste six ans de prison à purger et devrait être libérable à 76 ans. L'historien a passé une grande partie de sa vie à documenter les crimes du stalinisme et à tenter de localiser les charniers qui en témoignent. Des crimes que le Kremlin cherche, à tout prix, à passer sous silence pour imposer sa version falsifiée de l'histoire à la population. Pour les défenseurs des droits humains,
Iouri Dmitriev est avant tout une victime des charges qui pèsent contre lui et qui relèvent du kompromat, une vieille technique utilisée par l’appareil d’Etat pour salir la réputation d’un opposant. Dans leur décision, les juges de la CEDH ont condamné la Russie à verser à
Iouri Dmitriev 2 000 euros au titre du préjudice moral. Ils ont estimé que sa détention provisoire, entre décembre 2016 et janvier 2018, violait l'article 5 de la Convention européenne des droits de l'homme, qui stipule que toute personne a le droit d'être jugée « dans un délai raisonnable ».Ils ont en outre considéré que son procès de 2020 violait l'article 6 (droit à un procès équitable) car il n'a pas eu accès à un avocat de son choix. En revanche, les juges se sont gardés de condamner Moscou pour avoir engagé des poursuites pour des raisons politiques, faute de preuves en ce sens.La Russie a été exclue en 2022 du Conseil de l'Europe, organisme de 46 pays membres dont émane la CEDH, à la suite de son invasion de l'Ukraine, mais la cour considère que sa juridiction continue à s'appliquer au pays pour des faits commis avant cette date.