Pourquoi accroche-t-on un poisson dans le dos le 1er avril ? Derrière cette blague populaire se cache une histoire complexe, mêlant carnaval, religion et calendrier. Chaque jour, un tour d’horizon des principales infos de toutes les régions.
France Télévisions utilise votre adresse e-mail afin de vous envoyer la newsletter "L’actu des régions". Vous pouvez vous désinscrire à tout moment via le lien en bas de cette newsletter. Notre politique de confidentialité Coller un poisson dans le dos de quelqu’un, faire des farces et surtout, ne pas se faire prendre ! Ce 1er avril, comme tous les ans, il faut surveiller ses arrières. Comme le veut la tradition, chacun y va de sa plaisanterie. Mais d’où vient cette tradition ? Pour
Nadine Cretin, historienne des fêtes et des traditions, l’explication la plus répandue mérite d’être nuancée, car elle simplifie une réalité bien plus ancienne : « C’est une tradition qui est certainement très ancienne. On la fait remonter à 1564, en disant que c’est le moment où le début de l’année a été déplacé du 1er avril au 1er janvier, et qu’il s’agirait donc de “fausses étrennes”. Ce qui est certain, c’est que c’est lié à un début d’année. C’est une tradition carnavalesque, c’est-à-dire qu’elle s’inscrit dans le même esprit. Les Espagnols, par exemple, fêtent cette tradition le jour des Saints Innocents, le 28 décembre, ce qui nous éclaire : ce jour-là, c’est le petit qui devient grand. Autrement dit, celui qui fait les farces est, si je puis dire, le “vainqueur” de la journée. » Souvent présentée comme née au XVIe siècle, la tradition du poisson d’avril serait en réalité bien plus ancienne et difficile à dater précisément.L’historienne insiste sur le fait que cette tradition s’inscrit dans un ensemble plus large de pratiques festives et symboliques héritées du Moyen Âge : « C’est donc une tradition ancienne, comme la fête des fous. Il n’est pas facile de la faire remonter à une période très précise, mais c’est une fête qui porte en elle l’esprit du carnaval, les traditions de renaissance de la nature et de la vie. Elle véhicule aussi l’image du carême, car c’était une période où l’on mangeait beaucoup de poisson, où l’on mangeait “maigre”, comme on disait, conformément aux prescriptions de l’Église : pas de viande, mais du poisson. Et on s’en moque un peu, si vous voulez. Cela revient à une forme de satire des autorités, notamment de l’Église, qui était très puissante au Moyen Âge. » Le poisson d’avril s’inscrit donc dans une logique de renversement des rôles, typique des fêtes carnavalesques, mais aussi dans une forme de critique sociale.Pour mieux comprendre,
Nadine Cretin rappelle que la question du calendrier a longtemps été instable en Europe : « 1564 est une piste, mais ce n’est pas du tout la naissance de cette fête : elle est bien antérieure et reste assez énigmatique. On sait simplement qu’elle correspond à une période de début d’année. Au Moyen Âge, entre le Xe et le XIIIe siècle, l’année commençait selon l’Annonciation, le 25 mars, donc effectivement proche du 1er avril. Certaines années débutaient aussi à Pâques, ce qui compliquait beaucoup les choses puisque Pâques est une fête mobile : certaines années étaient donc plus longues que d’autres. Ce système a été rapidement abandonné. »Lorsque Charles IX a fixé le début de l’année civile au 1er janvier, cela s’inscrivait dans un mouvement plus large des monarchies européennes visant à harmoniser les calendriers, ce qui était plus pratique. Puis, en 1582, le pape Grégoire XIII a officialisé le calendrier grégorien, dans lequel l’année commence systématiquement le 1er janvier, ce qui n’était pas le cas auparavant partout. Le changement de calendrier a donc pu renforcer la tradition, sans pour autant en être l’origine.Pour ce qui est du poisson, l’historienne avance une explication liée aux pratiques religieuses et alimentaires de l’époque : « L’explication la plus probable est effectivement une moquerie du carême. On voit, par exemple, dans les tableaux de Jérôme Bosch l’importance du poisson. C’était une nourriture associée au carême, donc à une forme de privation. Même si l’on peut faire d’excellents repas avec du poisson, peu importe : symboliquement, il était associé à une contrainte. Par ailleurs, le mot “poisson” apparaît aussi dans des expressions liées à des amours illicites, comme “maquereau” ou “morue”, ce qui lui donne parfois une connotation négative. » Le char de foin ou triptyque du foin (chariot de foin). Figures monstrueuses, personnages anthropomorphe et un homme écrasé sous une roue. Peinture de Hieronymus Van Aeken (Aken) dit Jerome Bosch (1450-1516), 1500. • © Bridgeman Images via AFP Comme le souligne
Nadine Cretin, cette tradition reste très française dans sa forme actuelle : « On la trouve surtout en France. En Suède, par exemple, on parle du “hareng stupide”, avec des plaisanteries du type “je t’ai bien eu”, mais la référence au poisson est moins centrale. Ailleurs, on fait des farces le 1er avril, mais sans forcément parler de “poisson d’avril”. »Avant de devenir une date emblématique, le 1er avril s’inscrit dans une longue culture de plaisanteries collectives, comme le rappelle l’historienne : « Des farces existaient à d’autres moments. Par exemple, les “bleus”, les nouveaux employés, étaient envoyés chercher des objets impossibles, comme de “l’huile de coude”. Il y avait aussi, dans la nuit du 30 avril au 1er mai, une tradition dans de nombreux villages français : on cachait ou déplaçait des objets pris dans un jardin comme des bancs, volets ou nains de jardin sur la place du village. C’était une farce collective. Donc les farces ne sont pas propres au 1er avril, mais cette date est devenue emblématique. Et l’expression “poisson d’avril”, elle, est vraiment spécifique à la France. »Et les farces, c'est aussi sur FR3 ! Comme le montre ce best of, il y a quelques années, jouer un tour aux téléspectateurs avec de faux reportages drôles ou ubuesques était monnaie courante. A l'ère des fake news, les médias ont dû cesser cette pratique. Comme ici en 1997, plusieurs antennes régionales de la chaîne FR3 s'étaient adonnées à des poissons d'avril. • ©FR3 / Archives INA
Nadine Cretin souligne que le sens même de l’expression a évolué au fil des siècles : « Dans des dictionnaires du XVIIe siècle, l’expression “poisson d’avril” désigne encore un jeune fiancé un peu naïf, qui se fait avoir. Il y a donc une dimension de farce, mais aussi une connotation amoureuse, très différente du sens actuel. Cela signifie peut-être que la tradition, telle qu’on la connaît aujourd’hui, n’est pas si ancienne. »Quant au fait d’accrocher quelque chose dans le dos, ce n’était pas spécifique au 1er avril. « Par exemple, en Islande, le mercredi des Cendres, on accrochait un petit sac de cendres dans le dos des personnes réputées distraites. En Savoie, à la mi-carême, on fabriquait des formes en papier ou en carton que l’on accrochait aussi dans le dos des gens sans qu’ils s’en rendent compte. Donc cette pratique existait à différentes occasions. Mais le poisson d’avril, lui, est devenu la forme la plus connue. »Entre calendrier, religion et culture populaire, le poisson d’avril reste une tradition difficile à cerner avec précision. Derrière cette plaisanterie bien connue se cache un héritage ancien et encore largement énigmatique.