Trois mois après la capture de Nicolas Maduro, la vice-présidente
Delcy Rodríguez assure la présidence par intérim et multiplie les concessions ainsi que les gestes d’apaisement à l’égard des États-Unis. Les relations entre les deux pays se normalisent, sous forte pression économique de
Washington. Entretien avec
Thomas Posado, spécialiste du
Venezuela et maître de conférences à l’université de
Rouen. Publié le : 03/04/2026 - 13:42 4 min Temps de lecture La présidente vénézuélienne par intérim, Delcy Rodriguez, le 14 janvier 2026 au palais présidentiel de Miraflores, à
Caracas. © Ariana Cubillos / AP RFI : La levée des sanctions contre
Delcy Rodríguez marque une nouvelle étape dans le rapprochement entre
Washington et
Caracas. Comment analysez-vous sa position, entre ouverture vers les États-Unis et continuité vis-à-vis du camp chaviste ?
Thomas Posado :
Delcy Rodríguez est dans une forme de grand écart. D’un côté, elle multiplie les gestes envers
Washington : accueil de hauts responsables américains, réforme du secteur des hydrocarbures favorable aux multinationales, et acceptation d’un contrôle accru des flux financiers par le Trésor américain. La levée des sanctions s’inscrit dans cette logique. De l’autre, elle maintient un discours de continuité à destination de sa base, avec une rhétorique pro-Maduro et anti-sanctions. Cette dissonance tient pour l’instant, notamment parce que le noyau dur chaviste reste passif, convaincu qu’il n’y a pas d’alternative face à la pression américaine. Elle parvient ainsi à conserver son camp tout en menant une politique en rupture avec l’héritage de
Hugo Chávez et Nicolas Maduro. À lire aussiQui est Delcy Rodriguez, chargée de l’intérim du pouvoir au
Venezuela après l'enlèvement de Maduro? Dispose-t-elle toujours du soutien des chavistes et de l’armée malgré ce virage ? Pour l’instant, oui, mais la situation reste fragile. Le chavisme est devenu minoritaire dans la société, avec peut-être 20 à 30% de soutien réel. En revanche, dans l’armée, aucune dissidence majeure n’est visible. Certains proches de Nicolas Maduro ont été remplacés par des personnes plus loyales à
Delcy Rodríguez. Il y a bien un tournant à 180° en politique internationale, avec un recentrage vers les États-Unis. Mais sur le plan économique, le virage était déjà amorcé sous Maduro, avec une libéralisation progressive.
Delcy Rodríguez pousse simplement cette logique à son terme - des mesures qui auraient suscité une forte réprobation de la part des chavistes si elles venaient de l’opposition, mais qui passent aujourd’hui. Peut-on parler d’une mise sous tutelle du
Venezuela par
Washington ? Sur le plan économique, la tentation est forte de le dire. Les revenus pétroliers transitent sous contrôle américain et arrivent au compte-gouttes. De nouvelles lois, notamment sur les mines, pourraient encore ouvrir davantage les ressources du pays aux entreprises américaines. En revanche, sur le plan politique,
Delcy Rodríguez conserve une certaine autonomie. C’est sans doute le cœur de l’accord avec
Washington : elle garde le contrôle interne en échange d’un alignement économique. Les États-Unis privilégient-ils désormais les intérêts économiques au détriment d’une transition démocratique ? Oui, clairement. La priorité est économique. Sur le plan politique, il y a des gestes limités - libération partielle de prisonniers, loi d’amnistie - mais dans un cadre très contrôlé et sélectif. La question des élections reste floue. Organiser un scrutin réellement libre impliquerait des réformes profondes : institutions électorales, partis politiques, participation de la diaspora. Rien de tout cela n’est engagé à ce stade, malgré les discours sur une « transition ». Quel rôle les États-Unis prévoient pour l’opposante Maria Corina Machado dans ce contexte ? Dans l’idéal,
Washington aurait sans doute préféré la voir au pouvoir. Mais cela supposerait un changement de régime beaucoup plus coûteux et risqué. Maria Corina Machado a le soutien d’une grande partie de la population mais pas celui de l’appareil de l’État. Aujourd’hui, les États-Unis n’en ont pas besoin :
Delcy Rodríguez applique une politique économique conforme à leurs intérêts, elle est une très bonne administratrice de l’empire. Marie Corina Machado, elle, reste toujours une option en réserve. Si la première s’affaiblit, la seconde pourrait redevenir centrale.
Delcy Rodríguez promet une amélioration rapide de la situation économique. Est-ce crédible ? À court terme, c’est peu probable. Relancer la production pétrolière prend du temps, souvent plusieurs années. Et la baisse des royalties réduit les marges de l’État. Même avec une hausse de la production, les retombées pour la population risquent d’être limitées. Pour l’instant, les indicateurs restent mauvais : inflation en hausse, peu d’amélioration concrète. L’espoir d’un redressement rapide paraît donc très incertain. À lire aussiLe pétrole vénézuélien, une richesse nationale devenue arme géopolitique Recevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail