ENTRETIEN À l’heure où les missions spatiales se multiplient, les astéroïdes ne sont plus seulement des objets de fascination scientifique : ils sont devenus
UN enjeu planétaire. De la découverte d’
Apophis à la mise en place de véritables stratégies de défense, l’humanité apprend peu à peu à anticiper
UN risque longtemps considéré comme inévitable. L’astrophysicien
Patrick Michel, directeur de Recherche Classe Exceptionnelle au
CNRS et spécialiste mondial de ces objets célestes, revient sur cette révolution scientifique et stratégique, entre exploration, coopération internationale et préparation face à une menace rare mais bien réelle. Publié le : 06/04/2026 - 17:01 5 min Temps de lecture La mission Hera de l’
ESA vue avec ses CubeSats en orbite autour de son astéroïde cible. ©
ESA - Science Office RFI : Avant d’aborder les missions, revenons sur
UN objet qui a marqué les esprits : l’astéroïde
Apophis. Pouvez-vous nous raconter son histoire et le risque qu’il a représenté ?
Patrick Michel : On vit aujourd’hui
UN véritable âge d’or de l’exploration des astéroïdes. Il y a plus d’une dizaine de missions en cours ou en préparation pour les étudier. Scientifiquement, ce sont des objets passionnants, car ce sont les briques primitives qui ont formé les planètes. En les analysant, on remonte aux origines du système solaire, voire de la vie elle-même, puisque certains contiennent des molécules comme les acides aminés ou des bases de l’ADN. Mais il y a aussi
UN enjeu de défense planétaire. Certains astéroïdes croisent l’orbite de la Terre, et contrairement à d’autres catastrophes naturelles, on peut ici anticiper et agir. C’est dans ce contexte qu’
Apophis a été découvert en décembre 2004. Dans les premières heures, les calculs montraient une probabilité de collision avec la Terre de 2,7 % pour le 13 avril 2029. C’était la première fois qu’
UN objet de 300 à 400 mètres présentait
UN risque aussi élevé. Très vite, ce risque a été écarté grâce à des observations plus précises. Mais cet épisode a été
UN électrochoc : on s’est rendu compte qu’il manquait une chaîne de décision entre les scientifiques qui évaluent le risque et les autorités capables d’agir. La question était simple : qui appelle-t-on ?
Apophis a donc servi de déclencheur ? Exactement. Il a révélé
UN vide dans notre organisation. À partir de là, une réponse internationale s’est mise en place. En 2013, deux groupes de travail ont été créés sous l’égide des Nations unies pour structurer une réponse coordonnée. Aujourd’hui, on a des protocoles : par exemple, si
UN astéroïde de plus de 10 mètres a plus de 1 % de probabilité d’impact dans les dix ans, une notification est envoyée à l’ONU. Et ce système fonctionne. En 2024,
UN objet a atteint ce seuil : en 24 heures, le comité s’est réuni, la communauté scientifique s’est mobilisée, et en
UN mois, plus de 500 observations ont permis d’écarter tout risque. Il y a vingt ans, on n’aurait pas su quoi faire. Et
Apophis aujourd’hui, représente-t-il encore
UN danger ? Non, aucun. Mais il reste
UN objet exceptionnel. Le 13 avril 2029, il passera à seulement 32 000 km de la Terre, soit à l’intérieur de l’orbite de certains satellites. On pourra même le voir à l’œil nu depuis une grande partie du globe. C’est
UN événement extrêmement rare, qui ne se produit qu’une fois tous les 7 000 ans en moyenne. Plus de deux milliards de personnes pourront observer ce point lumineux traverser le ciel. Ce passage va aussi être étudié de près… Oui, avec la mission Ramsès, prévue pour 2028. L’idée est d’observer comment l’astéroïde réagit aux forces gravitationnelles de la Terre lors de son passage. C’est une opportunité unique : jusqu’ici, on a étudié des interactions provoquées par nos propres missions. Là, c’est la nature qui fait l’expérience pour nous. On va pouvoir observer comment
UN astéroïde se déforme ou évolue sous l’effet des forces de marée. La mission embarquera aussi des mini-satellites et même
UN sismomètre qui sera déposé à sa surface. Ce sera la première fois qu’on fera de la sismologie sur
UN astéroïde. Cette mission s’inscrit dans
UN effort international ? Absolument. Ramsès est une mission conjointe entre l’Agence spatiale européenne et l’agence japonaise. Et il y a aussi une coordination avec la NASA, notamment avec la mission Osiris-Apex. Ce qui est remarquable, c’est que malgré les tensions géopolitiques, la coopération scientifique fonctionne. Autour de ces missions, on trouve des Américains, des Européens, des Japonais, des Chinois… Quand il s’agit de comprendre et protéger notre planète, les frontières disparaissent. Peut-on dire aujourd’hui que l’humanité est capable de se défendre face à
UN astéroïde ? On progresse énormément. On a déjà démontré avec la mission DART qu’on pouvait dévier
UN astéroïde. On va en mesurer précisément les effets avec la mission Hera. On n’est pas prêts pour tous les scénarios, mais on apprend vite. On développe des missions plus rapides, on améliore nos modèles, on affine nos connaissances. Et surtout, on continue à faire l’inventaire de ces objets. Tous ceux de plus d’
UN kilomètre sont connus et ne menacent pas la Terre. Pour ceux de plus de 140 mètres, qui peuvent causer des dégâts régionaux, on en connaît environ 40 %.
UN télescope spatial de la NASA devrait permettre d’achever cet inventaire en une dizaine d’années. Faut-il s’inquiéter ? Non, au contraire. Il faut rassurer. Ce qu’on fait ici est assez unique : on se prépare à
UN risque avant même qu’il ne se concrétise. On anticipe, on coopère, on développe des solutions réalistes, avec des moyens raisonnables. Et ça, c’est plutôt une bonne nouvelle. ► Bibliographie: – À la rencontre des astéroïdes : missions spatiales et défense de la planète, Michel Patrick, éditions Odile Jacob, 2023. – La Défense planétaire contre les astéroïdes, Michel Patrick, éditions Odile Jacob, à paraître le 13 mai 2026. Recevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail