Géographie La carte, écrivait
Julien Gracq, est un « objet magique, qui permet en quelques décimètres carrés, de voir, de posséder un pays… » Cette dimension symbolique est encore plus forte lorsque les lieux représentés sont des projections fantasmatiques, que celles-ci soient des suppositions sur des explorations à venir, la tentative de donner forme à des contrées de légende ou encore de simples fictions littéraires, lesquelles peuvent chercher la vraisemblance ou délibérément s'en écarter. Publié le : 08/04/2026 - 13:23 6 min Temps de lecture
Bernard Sleigh An Anciente Mappe of Fairyland (Carte ancienne du royaume des fées), 1925 © BnF, Cartes et plans Commençons par une évidence. Toute carte est une représentation, qui en dit souvent beaucoup sur qui l'a dessinée, sa position géographique, ses motivations, sa langue et sa vision du monde, l'état de ses connaissances mais aussi sur son imaginaire. Un simple planisphère, dans le désir impossible de représenter fidèlement toutes les régions du globe sur un quadrilatère, est ainsi le fruit de négociations et de conventions entre le respect des formes et celui des échelles, ce qui va apparaître au centre et en périphérie, en haut et en bas, pour ne rien dire des informations qui y seront mises en valeur. Ces questions prennent un tour nouveau pour les « cartes imaginaires » que la
Bibliothèque nationale de France a choisi de présenter dans une exposition présentée sur le site François Mitterrand. La dimension onirique y est par définition plus présente. Le caractère lacunaire ou l'absence de données réelles, ou bien le fait de les utiliser pour rendre une fiction vraisemblable, introduisent même une sorte de plongée dans l'inconscient personnel et collectif. Les mondes inexplorés Les cartes, comme la nature, ont horreur du vide. Pour le combler, les Européens ont caché leur ignorance par des informations obtenues de seconde main. Ainsi, sur la base des récits rapportés par
Marco Polo, on a d'abord dessiné une île au large des côtes sud-orientales de l'Afrique, puis deux, quand
Madagascar fut découverte, à la fin du XVe siècle. Cette dernière ne correspondait en effet pas du tout au lieu qu'il décrivait dans son récit. Et pour cause ! Les informations qu'il avait transmises concernaient Makdachaou, l'actuelle
Mogadiscio, capitale de la Somalie, qu'il croyait être une île. À lire aussiMarco Polo, un commerçant vénitien devenu fonctionnaire du Grand Khan à Pékin Les représentations des terres méconnues de l'époque moderne disent pendant plusieurs siècles les fantasmes des Européens les concernant. Le Nouveau Monde est ainsi habité de peuples nus et volontiers anthropophages. Lle Grand Nord de monstres marins qui, à l'instar des créatures rencontrées par Ulysse dans l'Antiquité, incarnent les dangers d'une région particulièrement hostile. L'Asie est une « terre de prodiges » où se mêlent épopées anciennes, comme celles d'Alexandre le Grand, et voyages plus récents, comme celui de
Marco Polo, où le merveilleux se mêle souvent aux expériences réelles. Pour l'Afrique, la dimension imaginaire est encore largement présente au XIXe siècle, peu à peu remplacée par le prisme déformant du projet colonial. Abraham Ortelius « Islandia », dans Theatrum orbis terrarum, 1595 © BnF, Réserve des livres rares Les mondes légendaires Si l'Atlantide n'a pas été nécessairement inventée par Platon, c'est dans deux de ses dialogues, Le Timée et Le Critias, qu'on en trouve la trace la plus ancienne. Ce précédent, paré de tout le prestige d'un des deux plus grands maîtres de la philosophie grecque, est pour beaucoup dans la survivance du mythe d'une terre fabuleuse située dans l'océan Atlantique, très au-delà de la démesure, l'ubris en grec, qu'elle oppose à la cité athénienne vertueuse, qui l'affronte avec succès. Son plan est reproduit dans le jeu vidéo historique Assassin's creed en 2018. À lire aussiLa «Croisière noire», une expédition automobile à la gloire de la colonisation française en Afrique Le royaume du prêtre Jean, dont la trace écrite la plus ancienne remonte au XIIe siècle, a alimenté, à la fin du Moyen Âge, le mythe d'une grande puissance chrétienne en Inde, attestée par plusieurs voyageurs, comme Guillaume de Rubrouck et de nouveau
Marco Polo, avant qu'en désespoir de cause, certains choisissent de le situer en Abyssinie. Il voyage ainsi beaucoup sur les cartes, avant d'alimenter de nombreuses fictions actuelles, comme le roman Baudolino d'Umberto Eco, publié en 2000 en Italie. Robert Louis Stevenson, Monro Scott Orr Treasure Island (L’Île au trésor), 1934 © BnFBnF, Cartes et plans Les mondes littéraires et artistiques Les « cartes imaginaires » peuvent aussi être partie intégrante de créations littéraires. L'ïle au trésor (1881-1882) de Robert Louis Stevenson en est sans doute l'exemple le plus fameux. Nous sommes à quelques années des débuts de la psychanalyse. Comme son autre chef d'œuvre, L'Étrange Cas du docteur Jekyll et de mister Hyde (1886), ce roman du grand écrivain écossais oppose le bien et le mal, les honnêtes membres d'une expédition qui se retrouvent enfermés dans un fortin sur une île avec la carte d'un trésor, et les pirates qui, eux, disposent du voilier qui permettra aux survivants de rentrer. On peut évidemment voir dans cette île une métaphore de notre inconscient assailli de pulsions mauvaises, et dans ce trésor, les bons et les mauvais usages des richesses que nous pouvons y puiser. À écouter aussiL'imaginaire de Tolkien, plus qu'un hobbit William Faulkner a situé son œuvre pendant plus de quarante ans dans le comté imaginaire de Yoknapatawpha, qui signifie terre fendue en langue chickasaw. Il lui a donné assez de vraisemblance pour en faire l'archétype du sud étasunien. Ce réalisme qu'on retrouve dans le Balbec de Marcel Proust ou le Plassans de Zola, ou même dans l'île Lincoln de Jules Verne, qui bénéficie de coordonnées géographiques précises et d'une carte ad hoc parmi les illustrations de l'édition Hetzel, n'est évidemment pas le souci de C.S. Lewis dans Le Monde de Narnia ou de J.R.R. Tolkien dans Le Seigneur des anneaux. Si l'un et l'autre entendent emporter leurs lectrices et lecteurs dans un univers cohérent, la crédibilité à laquelle ils aspirent est purement fictionnelle et s'affranchit de toute référence stricte à un savoir documentaire. Les cartes de la Terre du milieu ou de Narnia deviennent ainsi, paradoxalement, la seule réalité possible, nourrie par les aventures qui s'y déploient, des mondes qui y sont représentés. À voir : « Les cartes imaginaires », exposition du 24 mars au 19 juillet 2026 à la
Bibliothèque nationale de France, site François Mitterand, à Paris. Recevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail