Reportage En Hongrie,
Viktor Orban continue de faire de sa politique familiale ambitieuse un axe central à l’approche des élections législatives du 12 avril. Mais en dépit de cet affichage volontariste, de nombreux jeunes peinent à se projeter dans le pays, entre manque de perspectives et pessimisme sur l’avenir. Publié le : 09/04/2026 - 08:20Modifié le : 09/04/2026 - 08:22 9 min Temps de lecture Malgré une politique familiale très volontariste depuis 16 ans,
Viktor Orban n'a pas réussi à inverser la courbe de la natalité et une majorité de jeunes comptent voter pour l'opposition le 12 avril. © RFI/Aurore Lartigue De notre envoyée spéciale à
Budapest, « Le voisin n'est sans doute pas du même avis », plaisante
Anita (les personnes désignées par leur prénom n'ont pas souhaité donner leur nom), mais avec ses trois enfants de 9, 6 et 5 ans, la trentenaire souriante coche les cases de la famille idéale du gouvernement hongrois. Mais ce choix de vie n'a rien à voir avec la politique nataliste très incitative du gouvernement pour contrer la chute de la démographie, prévient-elle. Elle et son mari ont toujours voulu en avoir trois. Certes, ils ont profité de certaines aides, comme le fameux babavaro (« crédit bébé ») qui permet d'emprunter 10 millions de forints (26 000 euros environ) sur vingt ans, sans intérêts. Elle a aussi bénéficié de réductions d'impôts mais, en tant qu'entrepreneuse à son compte, l'impact reste limité. Quant aux allocations familiales, qui n'ont pas été revalorisées depuis des années, elle indique toucher 12 000 forints par enfant (moins de 100 euros en tout). Avec une inflation autour de 4%, « tout compte, mais ça ne change rien à notre vie », résume la mère de famille. Dans le contexte incertain du Covid, « on ne voulait pas prendre le risque de s'endetter plus », explique la jeune femme, attablée dans le vaste appartement qu'elle et son mari louent dans un quartier cossu de la capitale. Enfin, ils ont bien essayé de prendre un autre crédit-bébé pour leur deuxième enfant, mais les démarches avec la banque ont traîné et le prêt doit être contracté avant la naissance. « Un piège » Depuis seize ans, a fait de la politique familiale un pilier de son action. Crédits à taux zéro, aides à l'accession à la propriété (CSOK), réductions fiscales, exonérations d'impôts à vie pour les mères de plusieurs enfants : un arsenal très généreux, comme le répète le Premier ministre hongrois qui se targue d'un des modèles les plus favorables aux familles. « C'est un beau ballon, mais dès que tu tombes enceinte, il se dégonfle », lâche
Anita dans une moue, évoquant l’état des hôpitaux ou l’impossibilité de choisir son médecin. En tant que mère de trois enfants,
Anita a bénéficié de certains avantages de la politique nataliste, mais elle reste très critique vis-à-vis de ces mesures. © RFI/Aurore Lartigue Pour
Anita, cette politique incitative est « un beau ballon, qui se dégonfle dès que tu es enceinte ». © RFI/Aurore Lartigue Elle va même plus loin. Derrière les discours,
Anita voit une sorte de « piège ». Car pour bénéficier pleinement du système, il faut être mère donc, mais aussi souvent être mariée, travailler… et ne pas divorcer. « Il y a une base universelle, mais les aides les plus importantes sont liées au travail et au revenu, décrypte Szandra Kramarics, chercheuse en politique sociale à l’université ELTE de
Budapest. En pratique, cela favorise davantage les classes moyennes et supérieures. » Pour
Anita, le problème est ailleurs, dans cette absence de sécurité. La jeune femme aimerait trouver un travail fixe, « mais c'est impossible quand on est maman », désespère-t-elle. Après avoir envoyé des dizaines de CV et passé quelques entretiens, elle a clairement vu les employeurs tiquer sur ses trois jeunes enfants. Malgré près de 5% du PIB du pays consacrés à ces mesures, les résultats sont plus que mitigés. Après une remontée jusqu’en 2021, le taux de fécondité est retombé à 1,30 enfant par femme en 2025, un niveau comparable à celui de 2010, loin du seuil de renouvellement des générations. Et la population est passée sous les 9,5 millions d’habitants. « On a ralenti le déclin démographique, mais on n’a pas renversé la tendance », a lui-même reconnu le chef du gouvernement. Si les raisons de la baisse de la natalité, qui ne concerne pas seulement la Hongrie, restent toujours difficiles à établir, elle est aussi perçue comme le symptôme d’un malaise plus large, nourri par les difficultés économiques et le climat politique. « S’il n’y a pas d'environnement favorable pour élever des enfants, tout cet argent ne vaut pas grand-chose », relève Szandra Kramarics. « Les avantages financiers seuls ne suffisent pas : ils peuvent accélérer les naissances déjà prévues, mais ils ne répondent pas aux problèmes structurels : l’accès à l’emploi, la qualité du système de santé ou de l’éducation. » Pour
Anita, « dans la situation actuelle, rester ici n'est pas une perspective ». Elle pense à déménager en Espagne, pour le système éducatif et de santé. Elle n'est pas la seule à l'envisager. En 2023, plus de 33 000 Hongrois ont officiellement quitté le pays, selon l’Office central des statistiques, un pic d'émigration depuis 2010. Les données des pays de destination évoquent même 50 000 départs vers les pays de l’OCDE. Et les jeunes actifs sont les plus concernés. À lire aussiDans la Hongrie d’Orban, critique de l’UE mais largement financée par Bruxelles (1/3) « S'il n'y a pas de changement, je partirai » À l'Aurora, un de ces quelques endroits dans la capitale qui incarne la résistance culturelle, l'ambiance reste festive même si les perspectives sont plutôt sombres : le lieu, à la fois bar, centre associatif et espace culturel, est voué à la fermeture. « C'est triste, c'est un lieu en moins comme ça », réagit Laura, en se roulant une cigarette. À 19 ans, comme beaucoup, elle espère un changement politique, même si elle est sceptique. « Je me dis juste que ça ne peut qu’être mieux. Mais l'autre reste un type de droite », pointe-t-elle. La jeune fille s'est lancée dans des études en administration des affaires « par pragmatisme ». « J’aurais aimé faire des études artistiques, mais en , c’est compliqué d’avoir un emploi décent dans ces domaines, explique-t-elle. Et avec ce genre de cursus, je me dis que je pourrai plus facilement partir. Même si c'est triste de devoir penser à changer de pays pour se sentir mieux. » Dernière soirée pour l'Aurora, à
Budapest, le 28 mars 2026. © RFI/Aurore Lartigue Babeth, 28 ans, a sauté le pas : elle est revenue quelques jours à
Budapest, mais elle vit aux Pays-Bas depuis trois ans. C'est une histoire d'amour qui l'a conduite là-bas, mais pour l'instant, elle n'envisage pas de rentrer. En tant que graphiste, elle gagne « trois fois plus » qu’en Hongrie, estime-t-elle. « On verra si les choses changent », dit-elle, prudente, encore très marquée par la déception des dernières élections. À lire aussiÉlections en Hongrie: malgré les sondages, pourquoi la partie est loin d’être gagnée pour l’opposition Très attachée à son pays et à sa famille, Anna, 26 ans, n'envisage pas de partir, mais l'étudiante en photographie se sent « bloquée ». Elle aimerait travailler pour les médias, « mais la plupart sont pro-gouvernement et ceux qui sont indépendants sont entravés ». Autour d’elle, « 90% de [ses] amis de lycée sont déjà à l’étranger. Je me sens vraiment déchirée, confie-t-elle. J’ai envie de rester, mais je vois tous mes proches partir. Donc si ça ne change pas, je partirai. » Un dilemme que partage Rebecca, 27 ans, dont la famille a toujours voté pour le parti au pouvoir. Elle-même a mis du temps à imaginer qu'une autre possibilité existait. Elle dit se sentir relativement épargnée, de par son hétérosexualité et un certain confort financier, mais ne prévoit pas d’avoir d’enfants et rejette un modèle qui « réduit la valeur des femmes à la procréation et transforme la maternité en une obligation ». Lui ne fréquente le milieu étudiant alternatif de
Budapest. Il a hésité à témoigner car il est policier. Mais ce jeune homme, bracelet aux couleurs du parti Tisza au poignet, en poste dans la région d’Esztergom, près de la frontière slovaque, ne veut plus se taire. Il dénonce la faiblesse des salaires, autour de 400 000 forints (environ 1 000 euros), dans un contexte de hausse des loyers et du carburant. « Je dois demander de l'argent à ma famille pour vivre », raconte-t-il. Il évoque aussi les humiliations subies par les jeunes recrues, une politique du chiffre où le travail consiste à remplir « le plus de PV possible » ou encore le sentiment d'être au service d'un système dont il ne veut pas. Pour illustrer son ras-le-bol, il sort son téléphone et montre un compteur qui calcule la part de sa vie passée sous le régime de
Viktor Orban. Avec d’autres collègues, il s’est déjà renseigné sur les possibilités de s’installer à l’étranger. En l'absence d'horizon, les encouragements financiers apparaissent bien dérisoires. Dans ses recherches, Szandra Kramarics a d'ailleurs pu observer que les incitations financières ne suffisent pas à faire revenir les jeunes partis à l’étranger. « Ce qui manque, c’est une perspective de long terme pour se projeter », estime-t-elle. Des critiques que l’opposant Peter Magyar a tenté de capter dans sa campagne. Dans son programme, il promet notamment de revaloriser les allocations familiales, d’augmenter les salaires dans les secteurs publics et de redonner des moyens à l’éducation et à la santé. Dans ses meetings, il s’adresse directement aux jeunes, les appelant à parler à leurs parents et grands-parents : « Dites-leur que vous voulez construire un avenir ici ». Car faire des enfants ne suffit pas à construire un avenir. Encore faut-il avoir envie de le bâtir ici. Et sur ce point, si l'on en croit les intentions de vote, les jeunes semblent avoir tranché. À lire aussiDans la Hongrie d'Orban, farouchement anti-immigration mais dépendante des travailleurs étrangers (2/3) Recevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail