L’histoire d’amour puissante et passionnelle des artistes mexicains
Frida Kahlo et
Diego Rivera agite plus que jamais la sphère culturelle. Nous en avons discuté avec l’autrice
Claire Berest, dont le roman Rien n’est noir, portant sur le couple légendaire, est adapté en série par
Netflix. Passer la publicité Passer la publicité Ce n’est plus une silhouette mais un objet marketing. Le visage de la peintre mexicaine
Frida Kahlo avec son monosourcil et ses couronnes de fleurs fraîches, se décline sur des livres de coloriage, des boules de Noël et autres mugs à travers le monde entier. Mais alors que depuis plusieurs années, l’artiste fascine, c’est actuellement son couple qui inspire de nouvelles œuvres. On compte notamment une grande exposition au MoMa, le musée des arts modernes de
New York, intitulée «Le dernier rêve de Frida et Diego», en lien avec l’opéra du même nom qui débutera le 14 mai au
Metropolitan Opera, mais aussi l’adaptation en série par
Netflix, du livre de la Française
Claire Berest Rien n’est noir (éditions Stock). Nous avons tenté d’analyser les raisons de ce succès avec elle.
Frida Kahlo et
Diego Rivera, 1939. Bettmann / Bettmann Archive Madame Figaro.- Pourquoi ce couple fascine-t-il encore autant aujourd’hui ?
Claire Berest.- Je n’ai pas de réponse toute faite, mais ce qui m’a frappé, en 2019, au moment de la promotion de mon livre, c’est combien les questions étaient centrées sur
Frida Kahlo et non sur le couple qu’elle formait avec
Diego Rivera, qui était pourtant l’angle que j’avais choisi. Aujourd’hui, il y a une bascule qui se dessine.
Diego Rivera était l’équivalent d’une rock star internationale de son vivant, à l’inverse de Frida, qui n’était connue que dans de tout petits cercles. C’est bien après sa mort que sa cote a explosé. Nous n’avions pas perçu de son vivant ce qu’elle a apporté en étant une femme qui parlait de l’avortement, de l’accouchement, de l’androgynie, du corps abîmé... Elle était bisexuelle, a posé en homme, elle était tellement moderne qu’il a fallu ensuite lui céder toute la place et éjecter provisoirement Diego. Passer la publicité Qu’est-ce qui vous a poussé à raconter son histoire par le prisme de son couple ? C’est un choix intellectuel qui s’inscrivait dans une démarche féministe. Je voulais aller au plus près de la vie de Frida qui affirmait «J’ai trois passions,
Diego Rivera, la peinture et le parti communiste.» Elle mettait Diego en premier, avant la peinture. À l’époque, je me disais qu’en m’intéressant à elle, il fallait que je m’intéresse à cet espace géographique du couple, à ces deux personnes très différentes. Lui ne s’est épanoui qu’avec de gigantesques fresques murales avec des milliers de personnages, alors qu’elle a peint de tout petits tableaux, est venue perforer le monde en utilisant des formats très discrets. Paolina Spucches, qui a adapté mon livre en bande dessinée (publiée en octobre dernier), avec une carte blanche totale, a décidé de recentrer l’histoire sur la figure de Frida. Elle a vingt ans de moins que moi, c’est une enfant de #metoo, il était impossible pour elle de tout axer sur le couple, et je trouve cela très intéressant. «L’étreinte amoureuse de l’univers, de la Terre (Mexique), moi-même, Diego et Señor Xolotl» , tableau de
Frida Kahlo daté de 1949. Heritage Images / Getty Images Pourquoi leur histoire est-elle aussi intimement liée? Lorsque l’on se plonge dans l’histoire de Frida et Diego, il est presque impossible de pénétrer l’un de ces deux personnages si on fait l’économie de l’autre. Cela arrive en littérature, en peinture, au cinéma, il y a des gens passionnés dans leur unicité, dont on manquera quelque chose si l’on ne s’intéresse pas à la personne qui a partagé leur vie. C’est le cas du peintre Picabia et de ma grand-mère Gabrielle Buffet-Picabia sur laquelle j’ai écrit avec ma sœur Anne (dans Gabrielle, chez Stock, NDLR), ou de Simone de Beauvoir et de Sartre. Si
Diego Rivera a pu être monstrueux, on ne peut pas le réduire à l’image d’un homme séducteur et infidèle. Dans les années 30, il parlait à sa femme d’égal à égal. Il lui disait combien il trouvait sa peinture plus grande que la sienne. Je pense que le couple crée énormément de sens et de réflexion, car il nous montre deux artistes qui réfléchissent au pouvoir de la peinture sans jamais l’enlever d’une réflexion politique. Ils vont faire œuvre de révolution artistique ensemble, en se portant l’un l’autre. Diego accompagne et commente tous les tableaux de Frida. Elle vient sur tous ses chantiers, le soutient, lui apporte ses déjeuners. C’est captivant tout d’un coup de penser à ces créateurs ensemble. Leur vie et leur art se répondent...Je pense que la vie de l’artiste et son art doivent marcher de pair, c’est fascinant de se plonger dans les deux. Si on s’immerge dans la peinture de Frida, Diego est partout. Elle se représente dans ses tableaux à toutes les étapes de son couple. Quand Diego la quitte, elle se peint en femme abîmée, qui s’est coupé les cheveux, tombés au sol comme presque vivants. On l’a vue avec ses longs jupons, ses châles colorés, ses coiffes fleuries et tout d’un coup, elle est peinte en homme avec une veste trop grande, c’est la veste de Diego qui est parti. Elle a fait un autoportrait avec Diego sur son front, ou un autre dans lequel elle porte un gros bébé à la tête de Diego dans ses bras. Il y a un mystère dans tous les couples et par la littérature ouvrir la porte
Claire Berest À l’ère de l’immatérialité, des déclarations digitales, cet amour absolu, documenté par des peintures et des lettres, intrigue... Nous n’aurions pas pu approcher la vérité de cet amour-là sans tous ces échanges, toutes ces lettres où ils parlaient d’eux à d’autres, toutes les photos d’eux pas posées, quand ils rigolaient. On sent physiquement cette forme de fusion, accentuée par le caractère du contraste de cette petite femme toute maigre, fragile et ce type, une sorte de montagne, un ogre dévorateur. On a l’impression que c’est elle qui porte la montagne. Ces traces nous ont permis d’approcher un couple, même si une part d’eux nous échappera toujours. Ils vivent dans la Casa Azul, la maison de famille de Frida, où elle est née et où elle finira ses jours. Ils y ont construit une petite maison bleue, où elle vit, et une grande rose pour Diego. Tout est dit dans ce choix si fou architectural ; on ne peut pas vivre séparés ni ensemble. Ils ont créé la maison à leur image. Les artistes
Diego Rivera et
Frida Kahlo continuent à inspirer la mode et l’art. (San Francisco, le 8 décembre 1940). Bettmann / Bettmann Archive Frida connaît aujourd’hui un succès phénoménal. D’ailleurs son tableau «Le rêve», vendu 54,66 millions de dollars aux enchères par Sotheby’s à
New York, vient de faire d’elle l’artiste féminine la plus cotée au monde...Au-delà de la machine à cash qu’elle est devenue, elle répond à un besoin des gens de se trouver des icônes qui leur parlent immédiatement. Dans ma jeunesse, il y avait Che Guevara, c’est intéressant de comprendre pourquoi ces visages-là nous font du bien, nous apportent quelque chose de positif, que l’on soit au Mexique ou au Danemark. Passer la publicité Qu’est-ce que Diego et Frida racontent de notre société actuelle ? C’est un couple absolument à égalité dans leur travail, dans la reconnaissance du travail de l’autre, cela nous parle aujourd’hui, cette égalité de créateurs. Elle n’était pas sa muse, ils se soutenaient. Le texte que Diego a écrit sur l’œuvre de Frida est dithyrambique, il dit à ses amis en Europe de venir voir ses peintures. Frida aussi a écrit des textes avec une folie, une justesse, une immédiateté, comme une poétesse, sur Diego, qui sont fondamentaux pour comprendre son travail. On voit que la création peut être collective, ils nous parlent du fait de travailler de façon unique, mais en commun. C’est aussi un couple qui a surmonté toutes les épreuves, qui s’est pardonné, déchiré, remarié. Dans la Casa Azul, il y a deux petites horloges arrêtées au moment des deux mariages de Frida et Diego. Elle avait figé le temps de ces moments d’union avec lui et le temps ne passait plus.
Frida Kahlo et
Diego Rivera, en 1931. Heritage Images / Getty Images Leur amour a perduré même après la mort !Il y a à ce sujet une anecdote folle. Quand Frida meurt, Diego fait enfermer une grande partie de ses affaires dont son corset, ses vernis à ongles, des dessins, dans une pièce de la Casa Azul, une ancienne salle de bain qu’il fait ensuite murer. Il meurt environ quinze ans plus tard et demande, dans son testament, qu’elle ne soit ouverte que cinquante ans après sa mort. Son souhait sera respecté, elle n’est ouverte que dans les années 2010. J’ai gardé l’exemplaire du journal Le Monde qui raconte son ouverture. On y a découvert plein d’objets de la vie de Frida, cela a donné lieu à la grande exposition au Musée Galliera, fin 2022. Il y a quelque chose de fou que dans la disparition de l’autre, comme si on voulait que cela dure pour toujours. Je ne sais pas ce qu’il avait en tête, une idée de préservation, une volonté que tout soit réuni, intouché, comme s’il avait cette présomption qu’elle deviendrait une icône. Cela dit aussi quelque chose de ce couple-là, l’histoire de ces objets enfermés pour être retrouvés plus tard. Ils ont continué à se nourrir l’un l’autre, à se porter même après la mort. Pour finir, comment se passe l’adaptation de votre livre en série par
Netflix ?Moi-même je suis un peu ébahie! Cela se fait avec beaucoup de joie, c’est une vraie reconnaissance. C’est
Netflix Mexique qui a acheté les droits, donc cela va être une histoire mexicaine, en espagnol avec des acteurs locaux, ce qui me réjouit.
Claire Berest : «Quand
Frida Kahlo est morte,
Diego Rivera a fait enfermer une grande partie de ses affaires dans une salle de bains, qu’il a fait murer» S'ABONNER Art Paris au Grand Palais, un album de Bill Callahan, les premières années de Claude Monet à Giverny... La semaine culture de Madame Figaro Une expo, un roman, des photos : l’essentiel à voir, conseillé par la rédaction cette semaine. Floryane Sodano, photographe : «J’explore l’image de mode sous différents angles» La photographe de mode à la vision spontanée a livré les dessous de ses images décalées dans la colonne de Madame Figaro. Audrey Bazin, directrice artistique de la Fondation Louis Roederer : «Le regard de ma mère a tout déclenché» INTERVIEW. - Directrice artistique de la Fondation Louis Roederer, elle soutient le monde culturel avec des prises de risques atypiques. Un bel élan créatif. L’édito de Maurizio Cattelan : «Je ne sais rien faire de mes mains» Figure de l’art contemporain, l’artiste italien est co-commissaire, avec Chiara Parisi, des expositions «Pour toujours», aux Galeries Lafayette Haussmann, à Paris, et «Dimanche sans fin», au Centre Pompidou-Metz*. Décryptage dans les règles de l’art. Cécile Guilbert : «Visiter les musées ou les expos revient à une nouvelle façon d’aller à la messe et de communier» Des sculptures du Bernin aux installations contemporaines, la visite des musées ressemble aujourd’hui à un pèlerinage. À l’ère de la photographie et de la reproduction, l’aura de l’œuvre d’art se transforme : entre fétichisation touristique et marchandisation culturelle. Matisse au Grand Palais, Renoir au Musée d’Orsay, Paola Pivi chez Perrotin, Agnès Varda à la Villa Médicis ou encore Elsa Schiaparelli au V&A de Londres : le choix de la rédaction pour vivre d’art et de beauté, et doper votre printemps culturel. Un fascinant jeu d’échecs aux pièces hors normes : la création oubliée du célèbre artiste Alexander Calder, redécouverte par son petit-fils Objet design de collection, le jeu d’échecs de l’artiste Alexander Calder resté dans l’oubli, vient d’être édité pour la première fois en série limitée, grâce à la collaboration entre Alexander S. C. Rower, petit-fils de Calder, président de la Calder Foundation, et l’éditeur parisien Cahiers d’art. Anna Leonte Loron : «Mes œuvres racontent ce qu’on ne dit pas, ou peu, des femmes» Dans les colonnes de Madame Figaro, la photographe a partagé sa vision artistique, qui explore le mythe de la femme et le déconstruit à travers des récits chargés d’histoire, mêlant sensibilité et incarnation. Guillaume Houzé et Chiara Parisi : «On transforme les Galeries Lafayette en terrain d’expérimentation artistique» Le Centre Pompidou-Metz s’invite aux Galeries Lafayette Haussmann, à Paris, avec une expo qui voyage et déménage. Circulez, il y a plein de choses à voir ! Art contemporain : elles ont moins de 30 ans et captivent (déjà) les collectionneurs Elles ont moins de 30 ans et ont chacune développé un univers singulier qui résonne avec l’époque. Alors que leurs cotes attirent les collectionneurs, zoom éclairé sur ces sept talents à suivre.