Éclairage Les Péruviens sont appelés aux urnes ce dimanche au terme d'une campagne largement centrée sur la crise sécuritaire. Les très nombreux candidats à la présidentielle ont rivalisé de propositions radicales. Publié le : 12/04/2026 - 08:54Modifié le : 12/04/2026 - 08:58 5 min Temps de lecture Des agents électoraux inspectent les bulletins qui serviront pour les élections générales prévues dimanche 12 avril 2026. © Martin Mejia / AP Selon les derniers sondages, aucun candidat ne dépasse les 15% d'intentions de vote. Le nombre de partis en lice promet une importante dispersion des voix au premier tour. Pas moins de 35 candidats concourent à la présidentielle. Un chiffre qui compliquera la tâche des électeurs, pour qui le vote est obligatoire, car ils devront remplir un bulletin de vote interminable, considéré comme le plus complexe de l'histoire péruvienne : une colonne pour le président, une pour les sénateurs, une pour les députés et une pour le
Parlement andin. Le record de candidats désole
Eduardo Dargent, professeur de sciences politiques à l'Université pontificale catholique du . « 90% de ces candidats n'ont absolument aucune chance. Un très grand nombre de candidats n'ont même pas pris la parole publiquement. Certains se présentent juste pour pouvoir mettre sur leur CV qu'ils ont été candidats à la présidentielle. Mais il y a aussi des motivations plus obscures de type mafieux, comme se faire connaître ou gagner de l'argent en tirant profit de la publicité électorale ou en gardant pour soi une partie des fonds de campagne. » Depuis une décennie, le
Pérou vit au gré des scandales de corruption, secoué par une instabilité politique et institutionnelle chronique. Depuis 2016, huit chefs d'État se sont succédé. Quatre ont été destitués. Le dernier chef de l'État est arrivé au pouvoir le 18 février dernier. Son prédécesseur ne sera resté que quatre mois en poste. Fatigués de ces soubresauts politiques incessants, les Péruviens espéraient une campagne à la hauteur, mais il n'en a rien été : « Cela a été catastrophique », juge
Eduardo Dargent. Les multiples « candidatures sans intérêt ont provoqué de la confusion. Elles ont généré énormément d'informations et ont empêché qu'on se concentre sur les propositions les plus intéressantes. On a assisté à beaucoup d'amateurisme avec des gens qui parlaient de sujets dont ils ignoraient tout. » À lire aussiPérou: après 10 ans de crise politique, une présidentielle très indécise L'insécurité au cœur de la campagne Tous les candidats ont fait campagne sur le thème de l'insécurité, que certains associent à l'immigration irrégulière, et qui est une préoccupation majeure des Péruviens. Les homicides sont passés d'un millier en 2018 à plus de 2 213 en 2025 ; les plaintes pour extorsion augmenté de 43% ces cinq dernières années. Face à cette réalité, les prétendants ont fait dans la surenchère et des propositions radicales ont émergé, y compris parmi ceux que les sondages placent en tête. L'humoriste de droite Carlos Alvarez prône ainsi la peine de mort pour les tueurs à gages tandis que l'ultraconservateur Rafael Lopez Aliaga promet d'envoyer les délinquants dans des prisons en pleine jungle amazonienne, où ils seront gardés par des serpents. L'ancien maire centriste de Lima, Ricardo Belmont, 80 ans, très populaire sur les réseaux sociaux, s'est contenté de se positionner en faveur de la lutte contre la corruption. Tous les trois se disputent une place au second tour (qui aura lieu le 7 juin) face à Keiko Fujimori. Favorite des enquêtes d'opinion, avec 15% des intentions de vote, la fille de l'ancien président Alberto Fujimori veut mater le crime organisé, notamment avec un système de vidéosurveillance dans tout le pays, et rétablir les « juges sans visage », des magistrats anonymes utilisés du temps de son père. Cette pratique controversée avait conduit à la révision de centaines de condamnations, faute de garanties d'un procès équitable. Comme ses adversaires Rafael López Aliaga et Carlos Alvarez, Keiko Fujimori se dit prête à retirer le
Pérou de la Cour interaméricaine des droits humains afin de pouvoir rétablir l'ordre et la sécurité. « Ces candidats s'inspirent des discours de la droite et de l'extrême droite au niveau mondial et régional, et notamment de Donald Trump et de Nayib Bukele. Ils essaient de surfer sur cette vague et essaient de s'insérer dans ce mouvement », décrypte Maria José Zorrilla, analyste politique. À lire aussiPérou: le ras-le-bol populaire se généralise contre la classe politique du pays « Au
Pérou, les pronostics sont toujours déjoués » Les autres thèmes, notamment l'économie, n'ont été que peu abordés. Aucun candidat ne s'est vraiment adressé aux jeunes qui représentent pourtant un quart de l'électorat et seront décisifs pour désigner le successeur de l'actuel chef de l'État. La génération Z qui s'était soulevée lors de manifestations d'octobre 2025 qui ont abouti à la destitution de l'ancienne président Dina Boluarte, ne s'est rassemblée derrière aucun parti et semble blasée face à une classe politique très largement discréditée dans le pays. Selon le dernier sondage Ipsos, 16% des électeurs n'ont pas encore arrêté leur choix, et 11% envisagent de voter blanc ou nul. L'issue du scrutin est très incertaine. « Dans la politique péruvienne, les pronostics sont toujours déjoués et le plus incroyable finit toujours par se produire », souligne l'économiste Augusto Alvarez Rodrich. Après s'être qualifiée pour le second tour lors des trois dernières élections présidentielles, Keiko Fujimori pourrait enfin l'emporter. Mais pour combien de temps ? Les Péruviens sont désabusés, note Lissell Quiroz, historienne et professeure d'études latino-américaines à l'Université Cergy-Paris. « Ils se demandent ce qu'il va se passer. On vote, mais si ça se trouve, dans quelques mois, on n'aura à nouveau plus de président. » Recevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail