L’utilisation massive de missiles stratégiques américains au Moyen-Orient inquiète Taïwan, qui redoute un affaiblissement de la dissuasion face à la Chine en raison de l’épuisement de ces stocks essentiels.La guerre au Moyen-Orient pourrait avoir des répercussions bien au-delà de la région, en particulier en Asie. Taïwan s’inquiète en effet d’un épuisement des stocks américains de missiles de croisière à longue portée, jugés essentiels pour dissuader une éventuelle invasion chinoise. Selon plusieurs responsables taïwanais, l’intensité des frappes menées contre l’
Iran fragilise indirectement la capacité de défense de l’île, déjà sous pression face aux ambitions de Pékin.Les États-Unis auraient ainsi tiré des centaines de missiles air-sol
JASSM ainsi que des
Tomahawk depuis des navires au cours des premières semaines du conflit. Ces armements sont particulièrement stratégiques, car ils permettent de frapper des cibles à distance, hors de portée des défenses aériennes adverses, limitant les risques pour les avions et les bâtiments militaires engagés.Les missiles
JASSM (Joint Air-to-Surface Standoff Missile) de
Lockheed Martin, sont des missiles de croisière américains à longue portée, conçus pour frapper des cibles stratégiques fortement défendues tout en maintenant les avions lanceurs hors de danger. Tirés depuis des chasseurs comme le F-15 ou le F-35, ils sont capables de parcourir plusieurs centaines de kilomètres grâce à un système de navigation combinant GPS et guidage infrarouge de haute précision en phase terminale.Un missiles
JASSM de
Lockheed Martin. © Lockheed MartinCette consommation rapide inquiète directement
Taipei. "Ce qui m’inquiète avant tout, c’est que les forces américaines consomment énormément de munitions, sans doute nécessaires pour contrer une attaque contre Taïwan, a déclaré un haut responsable taïwanais de la défense au
Financial Times. Cela nuit à la dissuasion."Un autre responsable met en garde contre un déséquilibre stratégique: "Si les États-Unis consacrent trop de temps à d’autres [champs de bataille], au point d’y investir trop de ressources, cela finira par créer un véritable déséquilibre".Les chiffres avancés par le Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS) illustrent l’ampleur du phénomène. Selon ce think tank, 786 missiles
JASSM et 319
Tomahawk auraient été utilisés en seulement six jours de conflit, soit plusieurs années de production."Toutes ces munitions ont été acquises en vue du combat contre la Chine, et elles seraient absolument cruciales dans ce combat, rappelle Eric Heginbotham, expert au MIT. Personne n’avait vraiment prévu d’utiliser une grande partie des stocks pour une guerre sans rapport avec la précédente, ou pour une guerre choisie, surtout une guerre de cette ampleur."Dans un scénario de conflit autour de Taïwan, ces missiles joueraient un rôle déterminant. Des simulations menées en 2023 ont montré que l’ensemble du stock américain de
JASSM pourrait être utilisé en quelques semaines seulement pour neutraliser une flotte d’invasion chinoise et frapper des bases aériennes."La Chine la plus redoutable"Ces missiles
JASSM sont essentiels dans la stratégie américaine de dissuasion face à la Chine autour de Taïwan, car ils permettent de frapper sans s’exposer directement aux défenses chinoises. Concrètement, en cas d’attaque de Chine, les États-Unis pourraient lancer ces missiles depuis des avions restés à très longue distance, hors de portée des systèmes anti-aériens chinois, ce qui réduit fortement les risques pour leurs pilotes et leurs appareils.Surtout, leur simple existence participe à la dissuasion. Savoir que les États-Unis peuvent frapper rapidement et efficacement des cibles stratégiques chinoises rend une attaque contre Taïwan beaucoup plus risquée pour Pékin. C’est précisément pour cela que leur utilisation dans d’autres conflits inquiète Taïwan : si les stocks diminuent, cette capacité de dissuasion pourrait être affaiblie.Reste que les capacités de production et les stocks réels demeurent incertains. Les estimations varient entre 3.500 et 6.500 missiles
JASSM, avec des livraisons en retard et un rythme industriel limité. Dans ce contexte, certains experts redoutent que l’usage intensif de ces armes dans des conflits secondaires n’entame la préparation américaine face à son principal rival stratégique.Dans une note publiée en 2024 sur le site du ministère américain de la guerre, l'amiral Samuel Paparo, commandant de la région indo-pacifique, avait prévenu:"Ces stocks haut de gamme sont essentiels dans la région indo-pacifique, déclarait-il alors. Ils impactent la capacité de réaction des États-Unis dans cette région, qui est le théâtre d'opérations le plus critique en termes de quantité et de qualité de munitions, car la Chine est l'adversaire potentiel le plus redoutable au monde."