Après avoir chanté des héroïnes effacées par l’histoire sur Mama forgot her name was a miracle en 2022, la chanteuse et guitariste canadienne d’origine haïtienne
Mélissa Laveaux met en musique ses expériences avec la mort pour son cinquième album. Balade hallucinée avec la mer et les fantômes, chants envoûtants et engagement, At My Softest, I Am Most Dangerous est un disque magnétique, au charme puissant. Publié le : 25/03/2026 - 10:17 6 min Temps de lecture
Mélissa Laveaux, 2026. © Elijah Ndoumbe La mort tisse une toile arachnéenne autour de
Mélissa Laveaux depuis sa naissance. C’est à la suite d’une commande pour un magazine d’artistes plasticiens caribéens américains que la chanteuse, qui avait décidé d’écrire sur sa naissance, en prend pleinement conscience. De sa mère, malade d’un cancer lorsqu’elle l’attendait, en passant par un grave accident de voiture quelques années plus tard, jusqu’à la sclérose en plaques dont
Mélissa Laveaux a appris qu’elle était atteinte, la maladie et la mort rodent… « Quelques mois après ce texte, un ami m’a tiré les cartes de tarot et m’a dit que j’étais trop proche des esprits et pas assez des vivants. J’ai trouvé intéressant de creuser mon obsession pour les esprits », nous confie-t-elle. Cette idée, germée en 2020, prend vraiment forme en 2024. En résidence dans le château de Monthelon, à
Montréal, « non pas au
Québec mais en
Bourgogne ! », nous précise la chanteuse, amusée. Le lieu lui est particulièrement cher au départ car
Lhasa de Sela, à laquelle elle voue une profonde admiration, y résida avec ses sœurs, puis pour les liens avec des artistes, notamment circassiens, que
Mélissa Laveaux y a noués. Le projet prend ensuite une autre dimension lors d’un voyage en qui la mène notamment au
Botswana et au
Zimbabwe. Une rencontre avec une vieille dame dépressive, qui fait de la musique avec son fils pour sortir de la maladie, dans les montagnes des Matopos, donne son orientation à l’album. « Elle m’a dit : ‘je savais que ma peine prendrait fin car tout prend fin’, se remémore
Mélissa Laveaux. « Sauf que dans les montagnes … on regarde des roches qui ont des centaines de millions d’années mais qui n’ont pas bougé. Je trouvais cette idée tellement belle ». Racines haïtiennes et pop inquiétante Cette réflexion sur la mort s’inscrit aussi dans l’héritage culturel de la musicienne, née à
Montréal de parents originaires d’
Haïti. Dans la culture vaudou, le monde des morts et celui des vivants ne sont jamais complètement séparés. « Je ne parle jamais des esprits ‘du passé’, car pour moi, ils sont toujours présents. Ce que j’aime dans les mythologies d’
Haïti, c’est que le monde des esprits est superposé à celui des vivants. Tout le monde est au même niveau, et cela me paraît juste. Même s’il y a des gens qui méritent vraiment l’enfer ! » plaisante-t-elle. Elle raconte ainsi parler chaque jour à sa grand-mère, disparue en 2016, et à des amis défunts comme s’ils étaient encore là. On ne s’étonnera donc pas de trouver sur At My Softest, I Am Most Dangerous, qui mêle allègrement pop indé, accents psychédéliques et influences caribéennes, des références au vaudou, notamment sur « Manman Brigitt », dédiée à l’épouse de Baron Samedi [l’esprit de la mort et le maître des cimetières dans la culture vaudou, NDLR]. « On la croise lorsqu’on n’est pas censé mourir. Elle nous prévient, dans les mauvaises situations que notre heure n’est pas venue. Elle nous sort du danger et nous aide à guérir. Si c’est le jour de notre mort, elle nous envoie vers son mari et je trouvais l’image très marrante », nous explique
Mélissa Laveaux. « Yemaya », « Sinèmèn », « The Rain », « The Dogs », « The Beach », « The Ghost », ou encore « Salt Water So Sweet » sont quant à elles très liées à la mer « parce que je suis double insulaire étant née à
Montréal et de parents haïtiens. Pour moi, ce n’est pas uniquement l’idée de la traversée et de l’esclavage. J’ai toujours trouvé cheap, facile et misérabiliste de réduire l’océan à cette dimension ». Elle préfère y voir une force primordiale. « L’eau est la source de la vie sur Terre. C’est une puissance immense, créatrice et destructrice. Il n’y a pas de vie sans mort. C’est un cycle éternel, cela correspond bien à cet album. » Cette vision irrigue l’envoutante « Yemaya », où elle rend hommage à la figure de Mamie Wata qui, en , devient Erzili Freda et aurait donné les clés de la liberté aux Haïtiens. La puissance des abeilles Sur « No One’s Lie »,
Mélissa Laveaux parle de son corps qui la lâche depuis l’annonce de sa sclérose en plaques. Mais la chanson -à l’image de tout l’album- n’a rien d’une élégie. « Elle invite à regarder son corps de manière périssable de manière plus éminente que ce que l’on n’imaginait…Tout meurt, c’est un fait. Comme la maladie paralysera mon corps jusqu’à ce que je ne puisse plus l’utiliser et expirer, j’ai envie de voir comment je vais m’en servir pour avoir une vie peut-être courte mais intense ». Alors en attendant,
Mélissa Laveaux qui porte bien son prénom (Mélissa signifie « abeille » ou « brillante flamme » en grec) s’affaire, écrit, lit, compose et a choisi les abeilles comme fil rouge de cet album. « Les abeilles sont des messagères entre le monde des vivants et celui des morts dans de nombreuses cultures », nous rappelle celle dont les chansons sont des reformulations pour tenter de dialoguer avec l’histoire et la mémoire. L’un des grands charmes de ce disque réside aussi dans la subversivité et la force que
Mélissa Laveaux a puisées de ses expériences, qu’elle voit comme des moments d’apprentissage, où « la pierre se polit pour devenir diamant ». En douceur et avec énergie, les chansons invitent à l’attention vis-à-vis son corps. Et notamment à ne pas fustiger la vieillesse des femmes mais au contraire à en faire une force. D’où ce titre At my softest, I Am most dangerous. « Les femmes en ménopause sont dangereuses parce qu’elles ont une mémoire à transmettre, loin de l’idée de la femme fragile, belle …. J’aime l’idée de la matriarche qui a acquis des connaissances qu’elle nous transmet pour nous éviter de revivre les années par lesquelles elle est passée ». Entre douceur et puissance,
Mélissa Laveaux se fait ainsi messagère : une artiste qui, en dialoguant avec les esprits et les vivants, transforme la fragilité en force. Melissa Laveaux At My Softest, I Am Most Dangerous (Revolta/Twanet) 2026 Facebook / Instagram / YouTube Pour afficher ce contenu Deezer, il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité. Recevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail