Analyse Entre mercredi et jeudi, la mission
Artemis II pourrait s'élancer. Trois Américains dont une femme, accompagnés d'un Canadien, sont prêts pour un tour de la
Lune d'une dizaine de jours sans atterrissage. Ils s'installeront à bord de la capsule
Orion, elle-même montée sur le dernier-né des lanceurs de la Nasa, le Space Launch System ou SLS. Cet attelage ne vient pas de nulle part. Publié le : 31/03/2026 - 07:01Modifié le : 31/03/2026 - 11:53 10 min Temps de lecture Le lanceur SLS, avec à son sommet sous la coiffe la capsule habitable
Orion, lors de leur première installation sur le pas de tir 39B après avoir quitté le bâtiment d'assemblage des véhicules du Centre spatial Kennedy de
Cap Canaveral, le 17 janvier 2026. Getty Images via AFP - JOE RAEDLE Les fusées ont une histoire. Le 14 mai 1973, quelques mois après le retour de la mission
Apollo 17, l'iconique
Saturn V tire sa révérence. Pour son dernier vol, non habité celui-ci, le tout-puissant lanceur de
Wernher von Braun propulse, non plus vers la
Lune mais en orbite terrestre, la charge utile la plus lourde de toute son épopée, la station
Skylab. En 2011, émotion similaire quand Atlantis se pose une ultime fois à l'horizontale, avec son parachute en remorque, sur l'impressionnante Shuttle Landing Facility de
Cap Canaveral, piste longue de plus de 4,5 kilomètres. La fin d'une ère de trente ans, celle de la flotte des navettes réutilisables de la Nasa, sorte d'« avions de l'espace ». Le bâtiment de 98 mètres qui s'apprête à partir a sa propre genèse. Non réutilisable, il s'inspire de
Saturn V, mais inclut des éléments-clés des navettes. Concrètement, certains des quatre moteurs RS-25 installés à la base de la fusée SLS actuellement sur le pas de tir ont déjà volé. Ils avaient été mis de côté à la fin du programme. Le moment est important pour la Nasa. Son Space Launch System, qui a volé à vide en 2022, démontrant sa puissance énorme, est le fruit de compromis successifs et dispendieux entre le Congrès et l'administration. Les parlementaires américains l'ont toujours protégé depuis 2010. On le surnommait d'ailleurs à cette époque le « Senate Launch System ». Le Space Launch System ou SLS, lanceur spatial super-lourd américain développé par la Nasa. © Alexandre Neracoulis / Studio graphique FMM Grand ReportageArtemis I: sur la
Lune pour y rester (2022) Le SLS, c'est le retour du « Old Space » Pour la première fois en quinze ans, un dispositif construit directement par la Nasa va envoyer des êtres humains dans l'espace. Hormis la participation européenne sur le module de service ESM du véhicule spatial
Orion, ce dernier et le SLS lui-même ont été élaborés sous son égide avec ses partenaires privés traditionnels.
Orion, ou Multi-Purpose Crew Vehicle (MPCV), c'est la capsule habitable pour la
Lune. Elle a été sauvée à la fin du programme Constellation, lancé par George W. Bush et interrompu par Barack Obama. Lockheed Martin, qui fabrique des avions de combat de l'armée de l'air, a conçu ce vaisseau qui peut emporter quatre personnes, contre trois à l'époque d'Apollo. Son autonomie est de l'ordre de trois semaines contre deux lors des premiers pas sur la
Lune. L'étage central orange du SLS, qui abrite les réservoirs les plus sensibles (comburant et carburant), est signé Boeing. Idem pour l'étage supérieur actuel, avec la participation de United Launch Alliance (ULA). Northrop Grumman fabrique les deux boosters latéraux à poudre, dérivés de la navette également. Jacobs s'occupe des opérations au sol et de la maintenance des installations de lancement. Des milliers d'entreprises aux quatre coins des États-Unis se sont activées. Depuis 2011, Atlantis se trouve au Centre Kennedy, Discovery a rejoint une annexe du National Air and Space Museum près de Washington, Endeavour est visible à Los Angeles et le prototype Enterprise est à New York. Certains de leur moteurs RS-25, du partenaire L3Harris – anciennement Aerojet Rocketdyne –, ont vécu leur dernière vie sur Artemis I en 2022, mais il reste du stock, de quoi propulser encore quelques missions après
Artemis II sans en produire de nouveaux.
Orion et son Module de service européen Airbus Defence and Space se cache derrière le Module de service européen (ESM) du vaisseau
Orion, avec bien sûr à ses côtés l'Agence spatiale européenne ESA, partenaire-clé de la Nasa. Sans ce module, « le véhicule n'existe pas, la mission est impossible », résume dans un entretien pour RFI Philippe Berthe, qui coordonne le programme de l'agence européenne avec les Américains. Le moteur central du Module de service européen vient lui-même de la navette. L'ancien AJ10-190 d'Aerojet est aujourd'hui appelé OMS-E. Il mélange du monométhylhydrazine à des oxydes d'azote, suppléé par huit petits moteurs de secours, les R-4D, hérités du cargo européen ATV pour leur part. L'ESM est doté de quatre panneaux solaires. Outre la propulsion qui l'envoie vers son « grand huit » entre la Terre et la
Lune, il fournit à l'équipage son eau, ou encore son air respirable. Il va falloir tester tous les systèmes nouveaux du vaisseau et de son module de service autour de la Terre avec des personnes à bord, avant de lancer la propulsion translunaire. Les quatre astronautes d'
Artemis II vont voler à des milliers de kilomètres derrière la
Lune. Il s'agit d'une mission particulièrement dangereuse. À son retour vers notre planète, débarrassé définitivement de son ESM, le vaisseau
Orion opérera seul les ultimes manœuvres propulsives pour rentrer dans l'atmosphère à 40 000 km/h, en deux temps après un rebond. Le bouclier thermique, à l'origine des retards d'
Artemis II après le premier vol inhabité, assurera la sécurité de l'équipage à ce moment-là, avant que les parachutes ne s'ouvrent, en vue de l'amerrissage. Le véhicule spatial habité
Orion, de la Nasa, avec son Module de service européen, l'ESM. © Alexandre Neracoulis / Studio graphique FMM EntretienArtemis II: «Sans le Module de service européen, la mission est impossible» La grande pause des années 2010 En 2011, lorsque le commandant Ferguson et ses trois membres d'équipage atterrissent pour la dernière fois à bord d'une navette, la Nasa se trouve à un tournant. Le président Barack Obama a non seulement mis fin au programme lunaire de son prédécesseur, mais il a aussi demandé à l'agence spatiale américaine de sous-traiter au secteur privé ses futurs vols habités à destination de la Station spatiale internationale. Il met alors en scène le prometteur Elon Musk. Pendant neuf ans, en attendant SpaceX et Boeing, tous deux retenus pour ce programme baptisé « Commercial Crew », les États-Unis doivent passer par la Russie afin d'expédier des astronautes vers l'ISS. C'est le cas par exemple pour la commandante Peggy Whitson en 2016, avec Thomas Pesquet à ses côtés. Le premier vol habité externalisé par la Nasa a finalement lieu le 30 mai 2020. Les astronautes Douglas Hurley et Robert Behnken, de l'agence spatiale américaine, montent à bord d'une capsule Crew Dragon placée sur Falcon 9, le lanceur-phare de SpaceX. Ils baptisent leur véhicule « Endeavour », du nom d'une des navettes sur laquelle ils avaient volé. La capsule CST-100 Starliner de Boeing rencontre plus de difficultés. Son premier vol habité vers la station n'a lieu que quatre ans plus tard, avec Barry Wilmore et Sunita Williams. Installés au sommet d'une fusée Atlas V d'ULA, ces astronautes réussissent leur envol et l'amarrage à la station orbitale terrestre, mais doivent à l'arrivée y passer beaucoup plus de temps que prévu, leur véhicule n'étant pas jugé assez sûr pour tenter un retour avec eux après l'aller. L'administrateur Jared Isaacman a rendu récemment les conclusions d'un rapport de la Nasa à ce sujet. 2026, l'année du « come-back » En 2010, pour protéger les emplois liés à l'époque dorée de la navette lors de l'arrêt annoncé des vols habités, des parlementaires obtiennent que le Congrès des États-Unis force le gouvernement fédéral du pays à maintenir le projet d'un nouveau lanceur dédié à l'exploration lointaine. Ils promettent un coût moindre, du fait de la réutilisation du matériel existant. Encore aujourd'hui, le débat fait rage. Le programme Artemis a déjà coûté trois fois plus cher que prévu, prenant sans cesse du retard. Chaque vol revient non seulement cher au public, et jusqu'au tout dernier moment, le deuxième décollage peut encore être reporté, par exemple du fait d'un problème de chargement de l'hydrogène liquide à bord. En janvier 2026, le Congrès a encore sauvé des lignes de dépenses consacrées à l'avenir du SLS, jugé inutile par le patron de SpaceX compte tenu de ses propres projets. La Nasa a commandé des modules ESM à l'ESA pour la suite d'Artemis. Outre les deux premiers, l'agence européenne en a déjà livré deux autres, ceux des missions Artemis III et IV. Mais l'abandon du projet de station orbitale lunaire démontre que rien n'est figé pour la suite.
Artemis II est un vol préparant l'équipage de la quatrième mission, qui devra alunir dans les années à venir. Il est prévu à l'instant T, concernant Artemis IV, que la capsule
Orion, lancée sur un SLS, propulse quatre personnes et que ces dernières rejoignent soit le HLS d'Elon Musk, version lunaire du Starship, soit le système de Blue Moon, bébé de Jeff Bezos, pour se poser au sol de la
Lune et y lancer les projets. Pour afficher ce contenu X (Twitter), il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité. Lire aussiDe Kennedy à Artemis: la coopération spatiale et la question de ses frontières La fusée la plus forte pour l'instant Le futur Starship, méga-fusée interplanétaire et réutilisable d'Elon Musk, s'annonce comme la plus puissante de tous les temps, et de loin. Sa poussée représente environ le double de celle de
Saturn V. Mais en attendant qu'elle soit « man-rated » – certifiée pour des vols habités –, le Space Launch System de la Nasa trône en tête. Les cinq moteurs F-1 de la Saturn utilisaient du kérosène, pour soulever l'édifice de 111 mètres. Puis le couple hydrogène liquide-oxygène liquide prenait le relais au niveau des moteurs J-2, aux étages supérieurs. La propulsion du SLS est hybride : il décolle avec ses boosters à poudre et son étage central mélange hydrogène liquide et oxygène liquide. Là-haut, pour les manœuvres orbitales terrestres, un autre moteur « vintage », le RL-10, ancêtre du J-2 de Saturn, prend la suite, comme il le faisait déjà sur les étages Centaur des fusées Atlas ou Titan dès les années 1960. Il fonctionne grâce au même mélange cryogénique avant d'être largué, non sans servir au passage de cible en orbite sur
Artemis II, pour tester la manœuvrabilité d'
Orion et de l'ESM en manuel, avant le grand départ. Avec ces vols historiques, dont on ignore encore le nombre, le Space Launch System de la Nasa place l'exigence et la philosophie du « Old Space » au sommet. L'agence spatiale américaine démontre surtout à nouveau son audace, voire son goût du risque, face à l'émergence d'acteurs très forts également, privés mais aussi publics, notamment en Chine. À relireLa Chine, puissance de l'espace au long cours Recevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail