Reportage À quelques jours des législatives du 12 avril, le Premier ministre
Viktor Orbán présente l’Union européenne, sa cible de toujours, comme une menace susceptible d’entraîner la Hongrie dans la guerre. Mais derrière cette rhétorique, l’économie du pays reste étroitement liée aux fonds européens. Publié le : 07/04/2026 - 07:33 8 min Temps de lecture Devant un square rénové en partie grâce à des fonds de l'UE, une affiche présente la présidente de la Commission européenne
Ursula von der Leyen comme une menace au côté de Peter Magyar, le principal opposant à Viktor Orban. © RFI/Aurore Lartigue De notre envoyée spéciale à
Budapest, Difficile de faire 50 mètres sans se retrouver nez à nez avec ce trio menaçant : Peter Magyar, du parti Tisza, flanqué de la présidente de la Commission européenne
Ursula von der Leyen et du président ukrainien Volodymyr Zelensky, avec en légende : « Le risque ». Au-dessus : «
Fidesz, le vote de la sécurité. » Ces dernières semaines, tandis que la campagne s’est durcie à mesure que les sondages mettaient pour la première fois le Premier ministre en difficulté face à son principal opposant pour les élections du 12 avril, cette affiche a envahi l’espace public hongrois. Le message du parti de Viktor Orban est limpide : Peter Magyar est pro-européen, l’Union européenne soutient l’
Ukraine. Donc voter Magyar, ce serait prendre le risque de la guerre. Si
Ursula von der Leyen a remplacé son prédécesseur Jean-Claude Juncker sur les affiches, l' demeure la cible favorite du Premier ministre nationaliste depuis son élection en 2010.
Jozsefvaros, transformé par les fonds européens Mais ici, le contraste est d’autant plus saisissant que, juste derrière cette colonne publicitaire, se trouve un parc où flotte, aux côtés du drapeau rouge-blanc-vert, la bannière étoilée de l’Union européenne. Plusieurs programmes de réhabilitation ont fait de la petite place Matyas ter le cœur de
Jozsefvaros, longtemps considéré comme l’un des quartiers les plus pauvres et dégradés de
Budapest. En ce début de printemps, des mères viennent faire jouer leurs enfants dans le bac à sable, tandis que quelques promeneurs s’attardent sur les bancs, au milieu des espaces verts. « Cette partie du 8e arrondissement avait été laissée à l’abandon, raconte une travailleuse sociale du quartier qui se souvient du long processus qui a conduit à ces changements. Il y avait beaucoup de criminalité, de la prostitution. Il faut s’imaginer qu’il y a quinze ans, beaucoup de ces immeubles n’avaient pas de toilettes. » En une quinzaine d’années, le visage du quartier a profondément changé, même si certains immeubles rappellent que les travaux n'ont pas réglé tous les problèmes. Façades rénovées, espaces publics réaménagés, équipements sociaux modernisés… Si ces transformations ont été pilotées par la municipalité, elles ont été rendues possibles en grande partie grâce aux fonds européens, notamment dans le cadre des politiques de cohésion (FEDER), destinées à réduire les inégalités entre régions. Près du parc, un centre communautaire a remplacé une ancienne usine de gants. Le lieu propose des programmes de mentorat et du soutien scolaire pour les enfants du quartier, historiquement habité par une population rom défavorisée. Des projets eux aussi financés en partie par l’Union européenne. « Mais on n’est pas sûrs que cela pourra continuer », confie un responsable du centre. À écouter aussiHongrie :
Viktor Orbán agite la peur de la guerre à l’approche des législatives « Beaucoup ne savent même pas que le drapeau qui flotte sur la place est celui de l’Union européenne », déplore la travailleuse sociale qui n'a pas souhaité donner son nom. Dans son quotidien, elle voit aussi circuler des discours directement liés à la campagne. « Chez les jeunes qu’on accompagne, certains disent : "Si Orban perd les élections, on va devoir aller faire la guerre." » Une pancarte témoigne de la participation de l'UE aux programmes de rénovation. © RFI/Aurore Lartigue Gabriella et Cynthia, dans la cour d'un immeuble du quartier de
Jozsefvaros, en mars 2026. © RFI/Aurore Lartigue Dans la cour de leur immeuble, Gabriella et sa fille Cynthia prennent le soleil. À l’entrée, une plaque rappelle la contribution de Bruxelles. Les rénovations remontent à plusieurs années et le crépi s’écaille. Tout n’est pas parfait, mais elles confirment la métamorphose du quartier. « C'est le jour et la nuit. Avant, c'était dangereux, on ne pouvait pas se promener dans cette rue le soir par exemple », assure Cynthia, 26 ans, qui a grandi et vit toujours dans le quartier. « Sans l’Union européenne, on ne serait peut-être plus là ! », s'anime Gabriella, qui s'inquiète de voir son pays aujourd'hui « à la porte de sortie de l’Europe ». Dépendance économique massive Mais cet argent ne se limite pas à ces transformations locales. Il irrigue toute l’économie hongroise. Plusieurs analyses montrent qu’une part considérable de l’investissement public en dépend des fonds européens, atteignant jusqu’à 40 à 50% certaines années. La Hongrie est « très dépendante » des fonds européens, confirme l'économiste Zoltan Pogatsa. Entre 2018 et 2023,
Budapest a reçu en moyenne entre 4 et 6 milliards d’euros de financements européens par an, selon les données de la Commission européenne. Ces transferts représentent l’équivalent de 2 à 4% du PIB du pays chaque année, une proportion parmi les plus élevées de l’Union. À lire aussiÉlections en Hongrie: malgré les sondages, pourquoi la partie est loin d’être gagnée pour l’opposition Au-delà de ces financements, c’est l’ensemble du modèle économique hongrois qui repose sur son appartenance à l’Union européenne. « Pourquoi les investisseurs chinois viennent en Hongrie implanter leurs usines de batteries pour voitures électriques ? Parce que produire ici permet d’exporter vers l’UE sans droits de douane. L’ensemble du modèle économique dépend du fait que la Hongrie soit dans l’Union européenne, et pas en dehors », analyse l'économiste. Le drapeau européen flotte sur un parterre fleuri du quartier de Josefvaros,, tandis qu'une affiche du
Fidesz, le parti de Viktor Orban, villipende l'Union européenne, le 26 mars 2026. © RFI/Aurore Lartigue Un lien étroit qui n'empêche pas depuis le début Viktor Oban d'ériger l'Union européenne en « machine oppressive » qui menace la souveraineté nationale. Mais le gouvernement hongrois rejette toute accusation d’ambivalence. « Bruxelles abuse de son pouvoir (…) Ils veulent nous dominer », déclarait Viktor Orban il y a un an, défendant une « Europe des nations » où les États conserveraient leur souveraineté. Un discours qui lui permet de justifier ses positions et d’installer un face-à-face entre « les Hongrois » qui résistent et « Bruxelles ». Dans cette logique, Peter Magyar est décrit comme la « marionnette » de Bruxelles et de Kiev. À l'inverse, le candidat du parti Tisza, issu des rangs du
Fidesz, promet de mettre fin à la « dérive » de la Hongrie hors de l’Union européenne et de rétablir les relations avec Bruxelles, affirmant que « la place de la Hongrie est en Europe ». Il s’engage également à récupérer les milliards d’euros de fonds suspendus par l’Union. « Aujourd’hui, l'argent ne vient plus et il n’y a plus de croissance » Car la stratégie politique d'Orban atteint aujourd’hui ses limites. Depuis 2022, l'UE a gelé ou suspendu une partie des fonds destinés à la Hongrie (fonds de cohésion et de relance), à hauteur de quelque 20 milliards d’euros. En cause : des inquiétudes liées à l’État de droit, notamment en matière de corruption et de transparence dans l’attribution des marchés publics. « Aujourd’hui, l'argent ne vient plus. Et il n’y a plus de croissance, pointe Zoltan Pogatsa. Le PIB est même inférieur à ce qu’il était il y a quatre ans. » « L’Union européenne a trop longtemps fait preuve d’aveuglement », juge Akos Hadhazy. Ce député indépendant, candidat à ces législatives et figure de la lutte anticorruption, documente depuis des années sur sa page Facebook la mauvaise utilisation des fonds européens. Parmi les projets « emblématiques » de ce qu’il qualifie de « pillage », il cite cette « promenade dans la canopée » construite à Nyirmartonfalva, un village pauvre de l’est du pays, censée développer le tourisme… avant que la forêt alentour ne soit rasée en 2024. Le montant est modeste – environ 50 millions de forints (près de 130 000 euros) – mais, pour lui, l’exemple résume tout : « C’est à la fois de la corruption et de la stupidité. » Il évoque aussi l’affaire Elios, du nom de cette entreprise liée à l’ex-gendre du Premier ministre, chargée entre 2011 et 2015 de moderniser l’éclairage public dans plusieurs villes hongroises, dans le cadre de projets financés par l’Union européenne. Dans son enquête, l’office antifraude de l’Union européenne (OLAF) a relevé de graves irrégularités (soupçons de conflits d’intérêts et des appels d’offres biaisés) et recommandé des poursuites. Mais en Hongrie, l’enquête a été classée sans suite. La Commission européenne a, de son côté, refusé de financer une partie des projets concernés. « Tout le système est visible dans cette affaire », estime Akos Hadhazy. Mais pour l'élu, ces financements ont aussi contribué à consolider le système Orban. « L’Union européenne doit savoir qu’elle n’a pas seulement enrichi des oligarques, mais aussi tout un réseau local de maires et d’intermédiaires », affirme-t-il, évoquant des territoires où l’accès aux fonds serait conditionné au soutien électoral. Dans certains villages, dit-il, le message est clair : voter
Fidesz, ou vous risquez de voir disparaître aides sociales, emplois publics et projets de développement. Dans ce contexte, le gel des fonds européens a eu un effet inattendu : il a partiellement tari cette manne qui alimentait le système. « Avant, le
Fidesz multipliait les inaugurations de projets avant les élections. Aujourd’hui, il ne peut plus que promettre », observe Akos Hadhazy. Reste à savoir si cet assèchement se traduira jusque dans les urnes. À lire aussiÉlections en Hongrie: après 16 années sous Orban, une partie de la population aspire au changement Recevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail