Portrait Le président du Parlement iranien s'est imposé comme la figure non cléricale la plus en vue de la République islamique après l'assassinat de nombreux hauts responsables, et semble jouer un rôle clé dans la conduite de la guerre. Son nom circule comme interlocuteur potentiel pour les négociations de paix. Publié le : 25/03/2026 - 15:42Modifié le : 25/03/2026 - 16:02 7 min Temps de lecture Sur cette photo fournie par l'Agence de presse de l'Assemblée consultative islamique (ICANA), l'
Iran , le président du Parlement iranien,
Mohammad Bagher Ghalibaf, vêtu d'un uniforme du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), préside une séance à Téhéran le 1er février 2026. © ICANA NEWS AGENCY / AFP L'enchaînement quasi continu des annonces et des démentis rend la situation toujours plus illisible. Dans ce brouillard diplomatique, difficile de savoir qui du régime iranien ou de l’administration américaine dit la vérité. Y a-t-il des négociations en cours ? Quand
Donald Trump prétend avoir discuté avec un haut responsable à Téhéran, cherche-t-il à semer la confusion dans les rangs ennemis, à apaiser les marchés financiers ou a-t-il vraiment échangé avec un dirigeant haut placé, dans ce qui s’apparente à une volte-face étonnante ? Depuis, les spéculations vont bon train, et un nom ressort. Plusieurs médias américains, Axios et Politico en tête, pensent avoir identifié le mystérieux interlocuteur grâce à des sources américaines et israéliennes. Il s’agirait de
Mohammad Bagher Ghalibaf, le puissant président du Parlement. Ce dernier s’est empressé, lundi 23 mars 2026, de démentir :« Aucune négociation n’a eu lieu avec les États-Unis et les fausses informations sont utilisées pour manipuler les marchés financiers et pétroliers et échapper au bourbier dans lequel les États-Unis et Israël sont enlisés. » Pour afficher ce contenu X (Twitter), il est nécessaire d'autoriser les cookies de mesure d'audience et de publicité. Mais l’hypothèse semble crédible aux yeux de nombre d’experts. D’abord parce que Ghalibaf est aujourd’hui l’un des derniers hommes forts de Téhéran à être encore en vie, en pleine campagne américano-israélienne de décapitation systématique des organes du pouvoir iranien. Et avec la mort du guide suprême
Ali Khamenei et du chef de la sécurité
Ali Larijani, l'influence de ce pilier du régime s’est encore renforcée depuis le début du conflit. Il serait « en charge de superviser l'effort de guerre et la stratégie », selon Farzan Sabet, chercheur à l'Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, interrogé par l’AFP. L’enseignant à l'université de Yale, Arash Azizi, estime même qu’il s’agit de « l'homme le plus puissant d'
Iran », car c'est « une figure rare dont le portefeuille chevauche les fonctions militaires, sécuritaires et politiques du régime ». L'armée et la police Au cours des années,
Mohammad Bagher Ghalibaf s’est en effet imposé comme un pivot du système, combinant capital militaire, poids institutionnel et réseau politique. Cette ascension est le produit d’un long enracinement au cœur de l’appareil. À 18 ans, il rejoint les Gardiens de la révolution et en gravit rapidement les échelons à la faveur de la guerre
Iran-Irak. Pilote reconnu, il participe à des batailles décisives comme la reconquête de Khorramshahr en 1982. Ce parcours le mène à la fin des années 1990 au sommet de la hiérarchie militaire en devenant commandant des forces aérospatiales naissantes des Gardiens de la révolution, un poste stratégique. En 1999, il est nommé à la tête de la police nationale. Son mandat est marqué par des répressions violentes contre étudiants, manifestants et journalistes, relevées notamment par des médias persanophones en exil et des ONG. Ghalibaf lui-même ne cache pas son rôle : un enregistrement l’a montré se vantant d’avoir, aux côtés du commandant de la Force al-Qods Qassem Soleimani, pris part à l'étouffement de la contestation. Plus largement, les organisations de défense des droits humains lui attribuent un rôle clé dans la répression des mobilisations allant des protestations étudiantes de 1999 aux manifestations plus récentes de janvier, qu’il a décrites comme une « quasi-tentative de coup d’État » et du « terrorisme ». À lire aussiManifestations en
Iran: «Ils ont massacré leur propre peuple» Candidat et maire Connu pour son ambition farouche, il se présente à plusieurs reprises à l'élection présidentielle : en 2005, 2013, 2024 et une tentative avortée en 2017, lorsqu’il se retire en faveur d’Ebrahim Raïssi. À chaque fois, il échoue à s’imposer dans les urnes, devancé notamment par Mahmoud Ahmadinejad en 2005. Mais sa première campagne lui offre une notoriété nationale qui favorise son élection à la mairie de Téhéran. Il restera douze ans à la tête de la capitale. Ses défenseurs saluent une gestion pragmatique, marquée par l’extension du métro et des projets d’infrastructure ; sa visibilité internationale est renforcée par sa participation au Forum de Davos en 2008, où certains médias occidentaux le dépeignent en « modernisateur autoritaire » soucieux d’attirer les investissements étrangers. Mais cette image est contrebalancée par une série d’accusations de corruption. Sa réputation est encore ternie avec des soupçons d’achats immobiliers dispendieux en pleine crise économique. Sur le plan social, il assume des positions conservatrices, comme lorsqu’il impose le remplacement des employées de bureau par des hommes dans les services municipaux. Iranian Parliament Speaker Mohammad-Bagher Ghalibaf looks on as parliament members chant in support of the IRGC while wearing military uniforms in
Tehran,
Iran, February 1, 2026. via REUTERS - Hamed Malekpour/Islamic consulta Élu président du Parlement en 2020, Ghalibaf parachève une trajectoire qui le place au croisement de tous les centres de pouvoir avec une vaste expérience sur le plan militaire, politique et civil. Il plaide pour des réformes économiques et un renforcement du contrôle parlementaire, tout en restant solidement aligné sur les principes de la République islamique. Les spécialistes le rangent parmi les « principlists », cette droite conservatrice populiste très attachée aux fondements idéologiques du régime mais soucieuse d’efficacité dans la gouvernance. « Ghalibaf a fait la guerre
Iran-Irak et a eu des responsabilités importantes au sein des Gardiens de la révolution. Il a été maire de Téhéran et maintenant, depuis quelques années, président du Parlement, résume Azadeh Kian, professeure émérite de sociologie à l'Université Paris-Cité. Et de ce fait, il est à la fois proche des conservateurs iraniens et proche d'un certain nombre de commandants en chef des Gardiens de la révolution ». Le chercheur Farzan Sabet insiste sur ses « solides liens trans-factions et institutionnels ». Cet ancrage lui permet aujourd’hui, selon Azadeh Kian, de disposer « d’atouts pour un jour devenir interlocuteur des Américains pour des négociations de paix ». Profil hybride C’est certainement ce profil hybride qui attire l’attention de Washington. Selon Politico et TIME, l’administration Trump « envisage discrètement » Ghalibaf comme un « partenaire potentiel, voire un futur dirigeant » avec lequel négocier une issue au conflit, dans une logique explicitement inspirée du précédent vénézuélien et du rôle confié à Delcy Rodríguez après la capture de Nicolás Maduro. Des sources américaines anonymes le décrivent comme une « option sérieuse », tout en parlant d’une « phase de test » où plusieurs candidats internes au régime seraient évalués en fonction de leur disposition à « travailler » avec les États-Unis. Mais le président du Parlement l’est-il vraiment ? Dans ses dernières déclarations, il prétend que l’
Iran ne recherche pas de cessez-le-feu ; il promet au contraire un « châtiment humiliant » aux agresseurs, et affirme que l’ordre qui émergera au Moyen-Orient ne sera pas celui dicté par Washington. « Nous sommes dans une guerre inégale, avec une configuration asymétrique ; nous devons agir et utiliser des équipements propres à notre culture, nos moyens et notre créativité », déclarait-il récemment à la télévision iranienne.
Mohammad Bagher Ghalibaf adopte-t-il une posture de circonstance ? Un responsable qui accepterait d’endosser le rôle de négociateur avec l’ennemi risquerait d’être aussitôt évincé par d’autres factions à l'œuvre en
Iran. Mais le simple fait que son nom circule comme celui de « l’homme le plus puissant d’
Iran » et d’un possible interlocuteur souligne le statut particulier conquis par le président du Parlement : celui d’un faucon du système, à la fois produit et gestionnaire de l’État sécuritaire, désormais testé, malgré lui ou non, comme l’un des rares ponts possibles entre Téhéran et Washington. Aux yeux d’une partie des observateurs, il est en tout cas devenu « la voix » du régime iranien. À lire aussiEN DIRECT - Guerre au Moyen-Orient: toute négociation «sous le feu» avec Israël est une «capitulation» Recevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail