Entretien Le Liban a décrété ce jeudi un journée de deuil national au Liban après la mort d'au moins 254 personnes et près de 1160 blessés selon la défense civile. La capitale a été la cible mercredi des bombardements israéliens les plus massifs depuis le début de cette nouvelle guerre entre l'État hébreu et le
Hezbollah qui a démarré fin février. Entretien avec
Anthony Samrani, corédacteur en chef du journal francophone libanais L'Orient-Le Jour. Publié le : 09/04/2026 - 10:13 5 min Temps de lecture Des soldats de l'armée libanaise et des secouristes au pieds d'un immeuble détruit par un bombardement israélien dans le centre de Beyrouth, le 9 avril 2026. AP - Hussein Malla RFI :
Anthony Samrani, vous êtes actuellement à Beyrouth. Comment est-ce que vous avez justement vécu ce « Mercredi noir », comme vous l'écrivez sur votre site internet ? Comment s'est passée la nuit aussi ?
Anthony Samrani : C'était une journée horrible pour tout le monde, vraiment avec beaucoup de peur. On a entendu les bombardements, puis on a entendu un long silence, puis les ambulances toute la journée, les hôpitaux qui étaient bondés. Il y a aujourd'hui ce sentiment très diffus au sein de la population libanaise, que tout le monde peut être ciblé parce que nous avons vécu 100 frappes en dix minutes et que ces 100 frappes n'ont pas été précédée d'un avertissement. Donc, n'importe qui pouvait se trouver dans ces endroits-là. Ce sont des quartiers qui sont densément peuplés, et ce sont des quartiers qui, historiquement, ne sont pas des quartiers favorables au
Hezbollah, même si des membres du
Hezbollah pouvaient s'y trouver, car eux-mêmes jouent un jeu très dangereux en en allant se réfugier un peu partout au Liban et en mettant des populations en danger. Les frappes israéliennes sont totalement criminelles. Ça s'est poursuivi cette nuit. Il y a eu encore des bombardements cette nuit, même si dans une moindre intensité que ce que l'on craignait. À lire aussiLe Liban plongé dans la terreur face aux frappes israéliennes massives L'
Iran affirme que son plan de cessez-le-feu comprend le Liban. Sauf que le vice-président américain J.D. Vance lui a laissé entendre que la trêve pourrait échouer si le cas du Liban était vraiment déterminant. Est-ce que le régime iranien est prêt, selon vous, à soutenir coûte que coûte le Liban et les alliés du
Hezbollah ? Je crois que les Israéliens ont piégé l'
Iran. L'accord qui a été discuté à Islamabad prévoyait très probablement d'intégrer le Liban. Les Iraniens y ont très probablement cru puisque le Premier ministre pakistanais a mentionné le Liban. Je ne vois pas pourquoi il l'aurait fait sinon. Les Israéliens, et dans une moindre mesure les Américains, mettent l'
Iran dans une position extrêmement délicate : si Téhéran ne fait rien, il montre que qu'il abandonne son allié (le
Hezbollah, Ndlr) et s'en fiche, alors même que cet allié est entré dans la guerre et a mis tout le Liban en danger au service de l'
Iran. Mais si Téhéran fait quelque chose, le cessez-le-feu est directement rompu et la guerre reprend. Je ne crois pas que les Iraniens soient prêts à tout risquer pour le Liban à ce stade-là. Pour un accord final, ce sera sans doute plus discutable. Mais il doit y avoir des dissensions au sein même du pouvoir iranien, car les liens qu'entretiennent les Gardiens de la Révolution avec le
Hezbollah sont beaucoup plus forts que le reste de l'establishment de la République islamique. Qui pourrait arrêter Israël selon vous ? Le président français Emmanuel Macron a affirmé lui aussi que le cessez-le-feu devait comprendre le Liban. Qui pourrait essayer, selon vous, de raisonner l'État hébreu ? Je pense que c'est toujours bien de le dire pour la France et pour d'autres pays. Mais, mais la marge de manœuvre est proche de zéro. Le seul à pouvoir exercer une réelle influence aujourd'hui sur Israël, c'est Donald Trump. Donald Trump a donné son feu vert. Est-ce qu'il a un délai de deux semaines pendant les négociations ? Est-ce que c'est un feu vert sans délai ? On ne le sait pas. Mais il a donné en tout cas un feu vert à Benyamin Netanyahou pour continuer sa guerre au Liban. Et aujourd'hui, cette guerre, concrètement, elle semble ne pouvoir s'arrêter que de trois façons. Soit le président américain lui dit c'est fini, soit les forces israéliennes sont enlisées et au bout d'un moment, cela devient trop coûteux et sont contraintes de se retirer, soit elles obtiennent une victoire militaire assez rapidement. Ce matin en tout cas, le
Hezbollah dit avoir lancé des roquettes vers Israël en réponse à la violation du cessez-le-feu. Est-ce que ces frappes israéliennes pourraient relancer un certain soutien de la population envers le
Hezbollah ? Quel est l'état d'esprit des Libanais actuellement ? Comment est-ce qu'ils voient les choses ? Je pense que quand le
Hezbollah est entré en guerre contre l'
Iran, la colère était immense, la colère était immense, y compris au sein de la communauté chiite qui forme l'essentiel de la base populaire du
Hezbollah. Aujourd'hui, je dirais que le tableau est beaucoup plus mitigé. La population libanaise est extrêmement polarisée sur le sujet. On a toute une partie, essentiellement des chiites, mais pas seulement, qu'on trouve aussi dans d'autres communautés qui estiment qu'Israël est la grande menace et le grand péril, et qu'il faut tout faire pour le combattre, y compris fermer les yeux sur les actions du
Hezbollah, car une nouvelle occupation du territoire serait beaucoup trop coûteuse pour le Liban. Une autre partie considère au contraire que c'est le
Hezbollah qui nous a mis dans cette situation et que c'est le
Hezbollah qui doit être éliminé avant tout, quitte à fermer les yeux sur le caractère criminel des frappes israéliennes. Donc nous sommes un peu coincés entre ces deux discours qui sont quelque part irréconciliables et qui annoncent un Liban après la guerre, dans lequel il va être très difficile de cohabiter. Recevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail