Le texte de 2016, qui a supprimé le délit de racolage et pénalisé l'achat d'actes sexuels, continue de diviser les associations. Le tableau est mitigé, avec des défis persistants posés par l'essor de la prostitution en ligne et le nombre croissant de victimes mineures. Depuis 2016, la prostitution s'est massivement déplacée vers les offres en ligne et sur les réseaux sociaux. (ROBIN UTRECHT / AFP) La loi de 2016 sur la lutte contre la prostitution a-t-elle tenu ses promesses ? Dix ans après son adoption, ce texte, salué à l'époque comme une avancée majeure par les défenseurs d'une abolition totale, fait encore débat. Ses partisans soulignent ses "résultats concrets", malgré un manque de moyens. Ses détracteurs, eux, dénoncent ses effets délétères, notamment sur la sécurité des professionnels du sexe, qui exercent de façon plus cachée qu'auparavant.La loi du 13 avril 2016 "visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées" avait notamment abrogé le délit de racolage visant les travailleurs du sexe. Le curseur avait été déplacé vers les clients, avec une mesure de pénalisation les rendant passibles d'une amende jusqu'à 3 750 euros, parfois complétée par un stage de sensibilisation. Le texte avait également aménagé un parcours de sortie de la prostitution pour les 40 000 personnes concernées en France, dont une large majorité de femmes, selon les estimations officielles. Une décennie plus tard, le bilan reste contrasté.Des résultats "encourageants" mais limitésLa Coalition pour l'abolition de la prostitution, qui plaide pour l'interdiction de tout achat d'actes sexuels, affirme que la loi de 2016 a "produit des résultats concrets et encourageants". Elle met notamment en avant les "10 000 clients arrêtés, les 2 000 personnes sorties de la prostitution, les 65 réseaux démantelés [en 2024], les plus de 1 000 proxénètes condamnés".Mais la nouvelle législation "n'a malheureusement pas les ressources nécessaires pour être pleinement efficace", regrette Héma Sibi, directrice générale de cette coalition, qui regroupe notamment la Fondation Scelles, l'Amicale du Nid et le Mouvement du Nid."Il y a très peu de moyens mis dans la lutte contre la traite des êtres humains et le système prostitutionnel en France par rapport à la lutte contre la drogue ou contre la vente d'armes."Héma Sibi, directrice générale de la Coalition pour l'abolition de la prostitutionà l'AFPCréée en 2016 pour les personnes engagées dans un parcours de sortie de prostitution, l'aide financière à l'insertion sociale (Afis) a été revalorisée de 343 euros à 559 euros mensuels en décembre 2025. En 2024, 806 personnes ont bénéficié de ce dispositif, qui monte en puissance, selon les chiffres officiels.Pour Aurore Bergé, ministre déléguée à l'Egalité femmes-hommes, l'"intransigeance" de l'Etat face aux réseaux de proxénétisme est "totale", avec notamment des retraits de titre de séjour à l'encontre de proxénètes en situation irrégulière. En 2026, 7,5 millions d'euros seront consacrés à la lutte contre la prostitution, contre 3,3 millions en 2019, selon son ministère. Mais un "axe d'amélioration" existe sur la priorisation de ces affaires par la police et la gendarmerie, concède Aurore Bergé, d'autant que les réseaux de proxénétisme et les réseaux de trafic de drogue sont souvent "imbriqués".D'année en année, les verbalisations de clients stagnent, malgré un rebond en 2025. Il est crucial de "renforcer les efforts sur le sujet", notamment sur "la prise de conscience des forces de sécurité sur l'importance de leur rôle dans la lutte contre la prostitution", abonde la secrétaire générale de la mission interministérielle pour la lutte contre la traite des êtres humains, Roxana Maracineanu. Un biais existe notamment dans le traitement des affaires de proxénétisme, avec des enquêtes qui concernent principalement des victimes françaises, alors que la grande majorité des victimes sont étrangères, relève Hélène Le Bail, chercheuse à Sciences Po.Un texte jugé contre-productif pour les travailleurs du sexePour les associations favorables à un encadrement de la prostitution et non à son interdiction, le constat est moins positif. La loi de 2016 s'est même révélée "totalement contre-productive", selon Médecins du monde. "La situation est désastreuse pour les personnes exerçant le travail du sexe, qui continuent d'être précarisées, ce qui accroît leur exposition aux violences", ajoute sa coordinatrice Sarah-Marie Maffesoli. Pourtant, "le texte contenait de bonnes dispositions, comme l'abrogation du délit de racolage public, la création d'une nouvelle circonstance aggravante pour les agressions commises sur une travailleuse du sexe ou encore l'obtention facilitée d'un titre de séjour", reconnaît-elle.Même amertume du côté du Syndicat du travail sexuel (Strass). "Le bilan est catastrophique en termes de précarisation, d'insécurité et sur notre santé", affirme-t-il, en déplorant une "absence de droit du travail et de protection sociale" des travailleurs du sexe. "La criminalisation du travail sexuel, notamment à travers la pénalisation des clients et les arrêtés, vise à effacer la visibilité du travail sexuel dans l'espace public", déplore aussi le Strass.Longtemps visible dans l'espace public, la prostitution s'est déplacée en dix ans vers des lieux fermés, souvent loués en ligne. "Les victimes sont donc de plus en plus invisibles", confirme l'Office central de lutte contre la traite d'êtres humains de la police nationale. "Elles sont régulièrement déplacées d'une semaine sur l'autre, d'une ville à une autre, d'un appartement à un autre, pour échapper à la vigilance des autorités, du voisinage ou encore des associations. (...) C'est une des raisons pour lesquelles assez peu de clients sont poursuivis, même si cela progresse d'année en année."Des mineurs de plus en plus exposésVolet absent de la loi de 2016, la prostitution des mineurs continue de se développer. En 2025, 704 victimes ont été recensées par les forces de l'ordre, soit une hausse de 43% en quatre ans, malgré un plan interministériel sur la prostitution des adolescents en 2021 et d'une stratégie nationale contre "les nouvelles formes de prostitution" en 2024. L'association Agir contre la prostitution des enfants déplore un "manque criant de prévention" auprès des jeunes, "en dépit des actions déployées par les associations de terrain". Elle évoque un déni "de la part des jeunes eux-mêmes, attirés par l'image glamourisée et d'argent facile véhiculée par les réseaux sociaux".Depuis 2016, la prostitution s'est massivement déplacée vers les offres en ligne et sur les réseaux sociaux. La plateforme TikTok, prisée des adolescents, est ainsi devenue un terrain privilégié pour certains proxénètes qui y diffusent des annonces explicites et font miroiter aux mineures des milliers d'euros par semaine. Elle aussi en plein essor, la pratique du "caming", qui consiste en la vente de contenus sexuels ou pornographiques sur des sites comme OnlyFans ou Mym, est parfois liée à une forme de proxénétisme. Pour l'heure, la volonté des pouvoirs publics de sanctionner les "proxénètes 2.0" se heurte au fait qu'elle ne relève pas de la prostitution, en l'absence de contact physique. Pour contourner la difficulté, le Sénat a proposé en février de créer une nouvelle infraction spécifique d'"exploitation sexuelle en ligne", qui viserait les intermédiaires recrutant des créateurs de contenus sous la menace ou la violence. 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